Personnalités à découvrir, Les ange-gardiens

ANCRENAZ Marc, interview, parcours et actualité sauvage : Orang-Outan, forêt, huile de palme…

Diplômé de l'Ecole Vétérinaire de Maisons-Alfort, Marc Ancrenaz sut très tôt qu'il souhaitait agir pour la vie sauvage. Travaillant en Afrique et au Moyen-orient, il y a développé un profond respect pour les populations locales vivant au contact des animaux , "qui peuvent devenir les meilleurs défenseurs de la faune sauvage si l'opportunité et la formation leur en sont données. Ils sont les vrais héros, risquant parfois leur vie pour protéger ces espèces que nous Occidentaux aimons tant sans connaître le prix à payer de la cohabitation".

Avec son épouse Isabelle Lackman (voir par ailleurs dans la catégorie scientifiques), il visita Bornéo pour la première fois en 1994. Il y découvrit alors des orang-outangs vivant dans un environnement dégradé par les activités humaines. Le "Kinabatangan Orangutan Conservation Project" (KOCP) venait de voir le jour avec l'aide de l'ONG Hutan.

Entre autres avancées, ce projet a démontré que les orang-outans s'adaptent à leur environnement beaucoup plus facilement que ce que l'on pensait (60% de la population vit en-dehors des zones protégées).

Des initiatives impliquant les communautés locales ont également vu le jour, comme Red Ape Encounters, dont les guides ont été formés par KOCP et qui offre des solutions d'hébergement pour les touristes. Les pêcheurs locaux sont également incités à utiliser des matériaux recyclables plutôt que du bois dont la coupe réduit d'autant l'espace vital des orang-outans.

Marc est persuadé qu'il faut entre 10 et 20 ans de collaboration entre les populations locales et les conservationnistes avant que les stratégies de protection ne s'avèrent payantes. C'est pourquoi KOCP emploie plus de 50 assistants de recherche issus des communautés locales, jouant ainsi un rôle prépondérant dans la protection de leur environnement et de sa vie sauvage.

Quelques faits sur les orang-outans :

- l'orang-outan est le plus grand animal arboricole vivant sur Terre,

- c'est le seul grand singe vivant en Asie, à Bornéo et Sumatra

- le mâle adulte possède de larges "joues", que l'on pense utiles pour amplifier le son émis afin de marquer le territoire ou attirer les femelles

- les orang-outans peuvent construire 2 nids par jour, composés de feuilles et de branches : un pour la sieste et un pour la nuit. Jusqu'à 8 ans le jeune dort dan sale nid de sa mère.

- lors de fortes pluies, ils confectionnent un parapluie avec de larges feuilles

Ecoutez ses interviews par France Inter en cliquant ici

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Votre Parcours en quelques mots ?  Depuis que je suis un gamin, j’ai toujours voulu travailler et être auprès des animaux sauvages. Je ne sais pas d’ou vient cette envie car je suis en région parisienne en 1963, donc loin des animaux. Mais cela a toujours été mon rêve et mon ambition. Pas d’être vétérinaire, non, mais d’être avec des animaux sauvages (de grande taille de préférence).

©marcancrenaz

Vos actions en cours en quelques mots ? Les priorités ? Objectifs poursuivis ? HUTAN (site en cours de reconstruction ndlr), une association française 1901 fut créée en 1996 par le Dr Isabelle Lackman et moi-même. Nous essayons de trouver de solutions pour que la faune et les hommes puissent coexister de façon pacifique à l’intérieur et à l’extérieur des zones protégées. Nous sommes basés a Bornéo et du coup travaillons beaucoup sur la problématique de l’huile de palme et comment faire en sorte que le maximum d’espèces animales puisse survivre dans des milieux agricoles. Notre approche est communautaire, car je suis persuade que les villageois qui sont aux premières ligne de la défense animale doivent être équipées du savoir, de la technicité et des connaissances pour gérer au mieux la biodiversité dont ils dépendent.

Notre espèce d’appel est l’orang-outang mais je suis personnellement intéressé par la forêt et toutes les espèces animales qui s’y trouvent. Cependant parler de l’orang-outang a plus d’effet que de parler de grenouilles arboricoles ou de cervidés par exemple !

Justement, le sort des orangs-outans est en grande partie lié aux forêts tropicales qui sont détruites notamment pour la production d’huile de palme. Quelles actions devraient être ou sont menées pour au moins limiter ces destructions ? Et que faire à propos de l’huile de palme ? Boycott, collaboration avec les producteurs, changement d’alimentation… ?  La déforestation est une des nombreuses causes du déclin de la biodiversité, mais loin d’être la seule. Les orangs-outangs sont an danger critique d’extinction. Cela ne veut pas dire qu’ils vont disparaître prochainement. Non, ce n’est pas vrai et il ne faut pas croire les organisations qui le disent. Cela veut dire par contre qu’au cours des 75 dernières années, nous avons perdu au oins 75% des effectifs originel. Aujourd’hui certaines populations sont stables, voire en augmentation. 

©marcancrenaz

Les causes essentielles de ce déclin sont anthropogéniques : destruction du milieu et chasse. La déforestation est motivée par la velléité de développement de la Malaisie et de l’Indonésie. Les milieux naturels sont remplacés par des productions agricoles. L’Europe a fait exactement la même chose (et continue de le faire). Un des moteurs de la déforestation est le développement de l’industrie du palmier a huile (ndlr : cf rapport UICN : ICI). Cependant nous ne devons pas oublier que cette industrie n’est responsable que de la moitié de la déforestation en Malaisie et moins du quart en Indonésie. D’autres moteurs de déforestation existent : agriculture vivrière par les petits planteurs, incendies, exploitation minière, développement de routes et de barrages, etc.  La chasse explique près de la moitie du déclin de l’espèce : les animaux sont chassés pour leur viande ou tués en cas de conflits avec les producteurs locaux.

Indonesian police designates a crime scene: Burned peatland and forest remains, planted with oil palm seedlings, near the Nyaru Menteng Orangutan Sanctuary west of Palangkaraya, Central Kalimantan. The most recent public maps, several years old, do not indicate that any oil palm concession has been granted in this area. Unless government ensures that all company land tenure is available for public scrutiny, those profiting from fires cannot be held accountable.

Quels sont vos maîtres à penser, vos références culturelles ? Je me souviens d’avoir lu l’Encyclopédie « La Faune » plusieurs fois quand j’étais gamin : je passais des heures à penser a ces animaux si lointains que j’avais envie de découvrir. Dans les années soixante-dix il n’y avait pas encore beaucoup de documentaires animaliers a la télé. Mais je me souviens aussi d’avoir dévoré les livres «Camera au Poing». A l’époque j’étais très naïf et je ne réalisai que beaucoup plus tard les limites déontologiques liées a la production de ces ouvrages (mais cela est une autre histoire). .

Pourquoi la faune/l’animal sauvage, la vie sauvage ?  Travailler avec des primates m’est arrivé par hasard plus que par passion. A la fin de mon parcours vétérinaire, je voulais partir à la découverte de cette faune tropicale. Un rencontre avec le Professeur Jean Jacques Peter m’a enfin permis de réaliser mon rêve. Je me suis retrouvé à Madagascar pour 5 mois a étudier des aye-aye sauvages. C’était magique. Et depuis j’ai enchainé projets, pays et espèces différentes.

Si vous étiez un animal sauvage ? Tous m’intéressent. Si c’était à refaire je travaillerais peut être avec les mammifères marins et les poissons qui me fascinent eux aussi.

La ou les deux plus belles rencontres de vie/faune sauvage ? Au Gabon, rencontre avec le silverback Porthos et sa famille. Etre chargé par un silverback est une expérience incroyable. Lors d’une charge de gorille, il ne faut pas bouger et il faut attendre que l’animal stoppe son bluff avant de partir. Ça,   c’est dans les textes, et du coup je le savais (à l’époque je travaillais en Afrique centrale avec les grands singes africains). Je me souviens de mon dernier jour a la réserve de la Lope ou je travaillais avec les primatologues Caroline Tutin et Michel Fernandez. Ce jour-la je me suis retrouvé près du groupe de Porthos (c’était seulement la 5ème fois que j’avais un contact direct avec les gorilles sauvages en six semaines de suivi intensif dans la forêt). Je suis resté sur place à admirer les gorillons me regarder avec curiosité. A un moment Portos est arrivé. Apres s’être rendu compte de ma présence, il a commencé à montrer des signes d’impatience. J’aurais du rompre le contact a ce moment là mais cela était mon dernier jour sur place et du coup je suis resté. Quand il a chargé, je savais qu’il fallait s’accroupir, ne pas le regarder, émettre des sons d’accalmie, ce que j’ai fait. Cependant il a fallu que je me retienne aux herbes au sol pour ne pas courir : entendre le cri de charge du gorille qui fait tout raisonner dans la forêt, sentir son odeur corporelle très forte lors de la charge et entrevoir une gueule énorme et ouverte m’ont fait comprendre la légende de King Kong (quoique les gorilles soient vraiment des animaux pacifiques). La décharge d’adrénaline fut telle que je me sentais comme liquide à l’intérieur. J’ai du coup rompu le contact après qu’il se soit arrêté a 5 mètres de moi. C’était absolument magique !

A dominant male (Silverback) Mountain Gorilla (gorilla beringei beringei). The silverback is the leader of the "Susa"-group. One of his juvenile sons is lying on his back. Location: Volcanoes Nationalpark Rwanda, directly at the border to Uganda. PLEASE NOTE - this is a wildlife shot!

A Bornéo, une femelle éléphant (nommée Puteri) m’a accepté comme ami lorsqu’elle était jeune adolescente. Puteri était capable de me reconnaître quand je croisais le troupeau dans la forêt. Elle acceptait ma présence proche au point de se gratter a moi) et m’a plusieurs fois introduit a son groupe familial. Dans ces cas la, je pouvais me retrouver entouré de 10 a 15 éléphants, parfois a moins de deux mètres. Ces moments la étaient eux aussi magiques : ils m’ont permis de voir des comportements sociaux très fins (puisque j’étais si proche des ces animaux). Je me rappelle aussi avoir entendu les éléphants se parler. En fait nous ne pouvons pas entendre leurs infra-sons mais quand je me retrouvais si proche d’eux je pouvais sentir ma cage thoracique vibrer quand ils se parlaient. Une fois, je regardais les éléphants traverser une savane herbeuse. Quand j’ai appelé Puetri elle s’est arrêtée et est venue me voir. Comme a son habitude elle s’est approchée et s’est retournée afin que je lui caresse la queue. Ensuite, elle a poussé vers moi son bébé de moins de deux mois (que je n’avais pas encore vu car il était resté caché dans les herbes) ; le petit est venu me renifler avec sa trompe pendant trente secondes et puis ils sont partis. C ‘était la présentation de son premier enfant. Les éléphants sont aussi des animaux incroyablement complexes et intelligents.

Ce qui me fascine le plus est de constater qu’il est possible de créer une connexion personnelle et très particulière avec les animaux dit sauvages a partir du moment où nous les connaissons, savons les lire et les respectons. Ce respect mutuel est crucial. Je ne parle pas ici des animaux domestiques ou qui vivent en captivité, je parle d’animaux complètement sauvages qui décident en fin de compte si ils vous acceptent en tant qu’humain dans leur proche proximité ou non. Malheureusement je trouve que cette connexion a l’animal sauvage a été dénaturée, travestie au cours de notre évolution récente. Aujourd’hui, l’animal devint un objet de plaisir ou de rentabilité, son existence se justifie uniquement via les profits qu’il peut nous apporter. Nous nous éloignons de plus en plus de notre origine animale.

Votre/vos lieux de nature préféré ?  Tous les endroits sauvages m’attirent, surtout ceux qui sont riches en surprises : endroits ou de gros animaux peuvent surgir a tout moment ! Approcher un animal dépend évidemment de sa connaissance intime de l’espèce et de l’individu. Mais ce qui me fascine est qu’il y a toujours un moment ou le choix nous échappe : c’est l’animal qui décide finalement de ce qui va se passer ensuite : prolonger ou rompre le contact, l’accepter ou pas. Quand l’observateur humain atteint ce stade, tout lui échappe, il n’est qu’observateur. C’est absolument énorme de se remettre a l’animal.

Le lieu mythique où vous rêvez d’aller ? Voir des dinosaures vivants !

Quel matériel utilisez-vous sur le terrain ? En général je prends des photos. Mais je me suis aussi rendu compte que de voir la nature a travers un objectif retire de la magie au moment présent. Lorsque je vais près des animaux sauvages, d’ordinaire je ne prends rien avec moi.

Et quid de vos techniques de rencontre avec l’animal sauvage ? Je préfère l’approche a l’affut (je ne suis pas très patient en fait). J’adore observer les animaux pour essayer de mieux les comprendre (sans anthropomorphisme, ce qui est parfois difficile). Je préfère aussi les rencontres diurnes car j’utilise mon sens visuel énormément. Evidemment j’ai déjà eu quelques rencontres nocturnes épiques !

Un conseil au débutant dans votre activité ? Garder espoir. Tout est possible pour qui est vraiment motivé. Il faut croire en ses rêves, croire en ses possibilités, même si cela est souvent difficile de se lancer dans cette voie de la conservation animale. Evidemment il faut aussi accepter de ne pas vraiment finir riche !

Un animal disparu revient, lequel ? Les gros !

Une initiative prise ou à prendre en faveur de la faune sauvage ? Chacun peut aider. Pas besoin de partir aux antipodes ou de devenir ce que j’appellerais un « professionnel de la faune sauvage ». Par nos choix quotidiens en tant que consommateurs, par ce que nous mettons en place près de chez nous, par nos actes, nous pouvons tous contribuer a supporter les animaux sauvages. Exemple : mettre des nichoirs a oiseaux ou insectes, ne pas bétonner son jardin ou utiliser de produits chimiques etc etc etc. Je pense que le plus important est de s’informer.

Une urgence pour la faune sauvage ? Accepter la coexistence avec les animaux sauvages. Et ce n’est pas gagné. De nombreuses espèces utilisent les zones non protégées (agricoles par exemple). Leur avenir dépendra de notre volonté de les accepter la ou elles se trouvent. Les capturer et les relâcher dans des zones considérées meilleures pour elles ne marche pas forcement. Il faut bien comprendre que si ces animaux se retrouvent la ou ils sont c’est leur choix. Il faut du coup changer notre vision du monde et accepter de partager notre environnent avec ces animaux la. Je pense ici à de nombreuses espèces telles que le loup, le lynx et de nombreuses autres en France, telle que le tigre, l’éléphant ou l’orang-outang en Asie et etc.

Une association qui vous tient à cœur ?  HUTAN ! Nous essayons d’être pragmatiques et surtout de changer notre approche de la conservation. En effet, il faut accepter que pour le moment nous perdons la bataille de la protection de la faune. Il est urgent de réfléchir à comment nous pourrions jouer le jeu différemment pour obtenir de meilleurs résultats.

©marcancrenaz

Pour conclure, vous disparaissez ce soir, qu’aimeriez-vous laisser comme message aux autres ? Je pense qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire, sauf après extinction !

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BILL François