Les ange-gardiens

ANDRE Claudine

Interview de l'ange-gardienne des bonobos

Ils nous ressemblent étrangement, notamment par leur patrimoine génétique. Et pourtant, les grands singes sont en voie d'extinction, victimes de l'expansion inexorable de leurs cousins humains.

Menacés comme les gorilles de Diane Fossey et les chimpanzés de Jane Goodall, les bonobos, petits primates tendres, espiègles et extraordinairement attachants de la République démocratique du Congo, ont à leur tour trouvé leur ange gardien : Claudine André.

Fille d'un vétérinaire, Claudine André a grandi au Congo.

Elle s'intéresse d'abord à l'art africain et tient une boutique de luxe.

En 1993, alors qu'elle est volontaire au zoo de Kinshasa, elle prend en charge un bébé bonobo promis à la mort et parvient à le sauver.

En 1994, elle crée le sanctuaire des bonobos, installé en 2002 sur la commune de Mont-Ngafula, dans la vallée de la Lukaya, au sud de Kinshasa en République démocratique du Congo. Ce sanctuaire a pour objectifs de recueillir de jeunes bonobos victimes du braconnage, de les réadapter socialement puis de les réintroduire dans leur milieu naturel.

Elle accueille également des centaines d'enfants pour des programmes pédagogiques portant sur les espèces protégées, le trafic de viande de brousse, la déforestation...

En 1994, Claudine André a fondé également l'association Les Amis des Bonobos au Congo (A.B.C) dont elle est toujours présidente aujourd'hui.

En 2006, elle reçoit en Belgique le Prix Prince Laurent pour l'Environnement et en France l'Ordre national du Mérite.

Elle est à l'origine de la première réintroduction réussie d'un bonobo à la vie sauvage.

Retrouvez son portrait sur le site de Futura Sciences : Claudine André : une Dian Fossey pour les bonobos

Un autre portrait sur le site du Point : Rencontre avec Claudine André, la "maman" des bonobos

et du Parisien :Espèces menacées : le combat de la maman des bonobos

 

Quelques faits sur les bonobos :

- l'individu dominant au sein d'un groupe est toujours une femelle

- l'activité sexuelle des bonobos est un outil de cohésion du groupe (camaraderie et paix sociale)

- les bonobos utilisent des fréquences hautes pour communiquer, à l'inverse des chimpanzés

- les humains et les bonobos ont 98% de gènes en commun

- les bonobos ne s'entretuent jamais

- les bonobos sont utiles dans le contrôle des termites et autres insectes. Ils dispersent également les graines. Surtout, l'étude de leur comportement nous permet de comprendre les mécanismes grâce auxquels ils vivent en paix.

Le rapport d'activité 2017 : ici

Un maître à penser, un modèle ?

Romain Garry, dans son livre « Les racines du ciel », (mon livre de chevet depuis mon adolescence!) où son héro défend les éléphants et tous les « sans voix ». Lui et mon père sont mes premiers écologistes.

Un élément déclencheur ? 

Je suis arrivée au Congo belge en 1951, j’avais 4 ans. Mon père était vétérinaire, un véritable amoureux de la Nature. Nous étions très proche lui et moi, j’ai partagé très tôt sa vision. Il m’a éveillée aux moindres détails de la Nature au quotidien, les arbres, le vent, les saisons…il parlait tout le temps d’elle et des animaux, elle a donc été une part intégrante de ma vie.

Je me suis toujours sentie en harmonie, « connectée » aussi loin que je m’en souvienne. En plus, j’ai aussi eu la chance de vivre sur les bords du Lac Kivu, aux pieds des volcans Virunga et près du Parc Albert à un moment béni où on respectait la paix, les lois et où on se respectait les uns et les autres.

On parle peu ou pas du tout de cette beauté-là dans un pays dont le monde entier malheureusement ne garde en mémoire que les scoops quotidiens de ses malheurs actuels : La beauté de la Nature de mon pays d’adoption en est oubliée !

Les congolais eux-mêmes dont la pauvreté et le manque d’infrastructures depuis des décennies connaissent très peu l’existence de ces merveilles !

Si j'étais un animal sauvage ?

Je serai une éléphante, sans hésiter. Je les ai souvent côtoyés dans ma vie de congolaise, il fût un temps (béni !) où ils peuplaient abondamment les plaines du Parc Albert, aujourd’hui appelé Parc des Virunga au Kivu, mais aussi les forêts sur flans mêmes des Volcans. Ils étaient plus petits et plus teigneux ceux-là, je les ai souvent heureusement évités lors de mes nombreuses ascensions.

Pourquoi une éléphante?  Pour sa sérénité , pour l’harmonie qu ‘elle fait régner dans sa compagnie, sa façon de gérer avec calme les situations imprévues et surtout avoir le petit le plus sympathique et le plus drôle du monde !

Aujourd’hui hélas, même pour ces géants de la Nature , le déclenchement de la « wildlife war » est un drame au quotidien où ils sont particulièrement exposés aux braconniers.

Un animal disparu qui reviendrait ?

Impossible à imaginer…je déteste regarder en arrière, il me reste tant de choses à faire au présent et au futur !!!!

Un animal fantastique qui existerait ?

Une Mami Wata , divinité africaine des eaux, car certains prétendent l’avoir vue la nuit sous le pont ou sur la plage de la rivière Lukaya qui traverse le sanctuaire « Lola ya Bonobo ».

Je veux croire qu’elle EST « ma bonne étoile », qu’elle veille sur nous et sur les Bonobos.

Un lieu mythique ? 

J’aimerais qu’il existe ! Mais… où voir une aurore boréale sous un climat tropical ??!!

Alors, il me plait de rêver de pouvoir un jour m’offrir une croisière animée par Boris Cyrulnik !

Des urgences ? 

A mon âge, je n’ai que des urgences !

Pourquoi avoir choisi de vous consacrer à la défense des bonobos en particulier ?

Je n’ai pas choisi cette cause. Elle est venue à moi, j’allais ajouter « tout naturellement » si ce n’était dans une situation dramatique de conflit !

Mon histoire avec les Bonobos commence dans le Zaïre des années 90. Nous étions entrés dans une période de transition politique, comme disait à l'époque le Maréchal Mobutu, ce qui a amené un grand désordre : des émeutes très violentes, des villes dévastées, et la destruction du peu qui restait du tissu économique du pays après la zaïranisation (un genre de nationalisation) des biens en 1973.

Mon mari avait une entreprise de transport routier qui a été complètement détruite deux fois, en 1991 et à nouveau en 1993. Je me souviens en 93 en allant essayer de trouver de quoi nourrir ma famille après les pillages, j’ai rencontré une amie qui m’a dit :

Difficile d’imaginer que le Zoo ait pu résister à cette folie destructrice. J’ai pourtant poussé cette porte et j’y ai trouvé 248 animaux dans un état pitoyable, les lions, les ours, couchés au sol, des plaies de dénutrition partout sur le corps et …32 hommes qui attendaient Dieu sait quoi et qui essayaient de se débrouiller comme ils pouvaient sans budget et même sans salaire.

C’est ainsi qu’a commencé l’aventure du sauvetage du Zoo-Kin. Il y avait parmi les animaux pensionnaires des chimpanzés, primates robustes et rustiques qui supportent des situations souvent à la limite de l’intolérable. Un jour, le directeur du zoo m’a dit : « Maman Claudine, ce petit qu’on vient de nous déposer parce qu’il est mourant, il ne faut pas mettre ton cœur dans cette aventure, ce n'est pas un chimpanzé, c'est un Bonobo. Avec eux, ici, il y a toujours 100 % de mortalité. Sans sa mère, Il va mourir, c'est sûr. Ils meurent toujours.

Ce fût mon nouveau challenge : Sauver cet animal réputé si fragile que j’appelle « Mikeno », (du nom d’un volcan de la chaîne des Virunga à l’est de la RDC, dont j’atteins le sommet en mai 1971). Il a été sauvé ! Par l’amour d’une mère de substitution, la recette a depuis toujours fonctionné. En impliquant les autorités administratives congolaises pour la confiscation officielle de cet animal protégé par les lois nationales et internationales, en consacrant un endroit pour accueillir les orphelins Bonobos saisis, nous renforcions la loi existante. Nous avons créé le sanctuaire « Lola ya Bonobo » (le paradis des Bonobos) à la périphérie de Kinshasa, la capitale .

Puis, « naturellement » j’ai embarqué rapidement dans le train de la lutte pour la conservation du Bonobo, 100% congolais…

Après le succès de la difficile réhabilitation des orphelins, les rébellions militaires successives et l’arrivée massives d’orphelins Bonobo, ont fait surgir le spectre de la surpopulation de Lola ya Bonobo ! Allais-je un jour devoir euthanasier par manque de place les derniers orphelins des derniers Bonobos ? Je choisis leur réintroduction dans leur habitat originel de la cuvette centrale du bassin du fleuve Congo, à « Ekolo ya Bonobo » (le pays des Bonobos), une forêt communautaire gérée en collaboration avec les populations autochtones avoisinantes, avec des pisteurs, des patrouilles anti-braconnage, des éducateurs et des scientifiques.

L’encadrement des populations en « Comités de Développement de Village », notre soutien aux écoles, à leurs dispensaires et à leurs associations paysannes.

Quel est le statut IUCN de l'espèce ?

« Endandgered » mais qui DEVRAIT passer au stade de « critical endangered » !!!

(avant de se retrouver dans le terrible stade : Disparu !)

Etes-vous plutôt optimiste ou pessimiste pour l'avenir du bonobo ?

Il paraîtrait indécent que je me dise malgré tout, optimiste ! Mais comme Boris Cyrulnik, je crois à toutes formes de résiliences. Les humains ont besoin de « déclics » forts !

Je me souviens de Dian Fossey qui disait publiquement dans les années 80 qu’il restait à peine 200 gorilles de montagne et qu’ils allaient très probablement disparaître…Ils sont plus de 800 aujourd’hui ! Nul n’y croyait !

Ce fût, finalement grâce à elle, ce déclic, même si il est triste de penser qu’au final, cela lui a coûté la vie. Je ne peux m’empêcher de penser qu’il y aura d’autres déclics, (moins sanglants j’espère !) pour sauver ce que nous croyons perdu aujourd’hui !

Et puis, ai-je le choix ? Il me faut m’accrocher à cette phrase de Gandhi qui m’a souvent « portée » :

« Tout ce que tu feras sera dérisoire, mais il est essentiel que tu le fasses » C’est tout ! Ça fait partie de mon BUT : 3 petites lettres d’or que j’ai devant moi depuis que j’ai croisé le regard d’un Bonobo, ne dit-on pas en effet que quand il y a BUT, il y a succès !

Dieu que ces 3 lettres sont parfois lourdes à porter !

Quelles sont les principales menaces qui pèsent sur l'espèce ?

Le braconnage est le fléau qui pèse le plus sur les bonobos. L’humain est quasiment son seul prédateur.

Je n’ai jamais eu l’idée de combattre la chasse traditionnelle. Si le chasseur a besoin d’une antilope pour nourrir son village, il chassera de façon raisonnable, juste ce dont il a besoin. Il évitera ainsi de marcher des heures en plus à la prochaine chasse. Cette consommation de viande de brousse est liée à la tradition. Mais les choses ont changé : Avec la grande croissance démocratique, si le goût pour la viande de chasse ne s’est pas perdu, les besoins ont augmenté !

Mais surtout les décennies de désordre, le non respect de l’alternance des saisons de chasse et de pêche prévues pourtant dans la loi, les guerres, la prolifération d’hommes en arme, la dissolution du tissu économique, ajouté à la grande pauvreté du peuple sont tant de facteurs qui ont contribué à l’émergence de ce phénomène de commerce de viande de chasse boucanée en Afrique centrale dès les années 80.

Aujourd’hui cette chasse est quasi industrielle! C'est un vrai business ! Des braconniers bien équipés arrivent dans un coin de la forêt, y font un campement et ils tuent tout ce qui bouge. Ils ne cherchent pas spécialement les bonobos, ils tuent tout. Ils coupent la viande en morceaux, la boucane pour assurer sa conservation. Quand ils ont fini, ils emportent leur butin sur des radeaux en roseaux sur les rivières, ils descendent le fleuve Congo et arrivent à la capitale Kinshasa.

Voilà pourquoi le programme éducatif que nous avons mis en place en ville est si important ! La demande massive de viande de brousse vient essentiellement de la ville! Ce sont les citadins qui demandent de viande de brousse, qui ravitaillent en cartouches.

Les difficultés rencontrées pour mener votre tâche à bien ?

L’application de la loi. Elle existe bel et bien dans le texte et nous faisons tout pour la faire appliquer. Mais elle n’est pas une priorités absolue pour les autorités africaines, il y a la pauvreté si difficile à regarder en face, il faudrait s’attaquer à l’inattaquable aujourd’hui sans volonté politique réelle : En ne citant que le partage des richesses, la corruption à tous les niveaux, la pauvreté extrême, l’expansion démographique galopante sans les moyens mis en œuvre pour l’éducation. Tant de congolais vivent comme vivaient leurs ancêtres, sans un confort minimum comme l’accès aux soins de santé, à l’école, sans routes et infrastructures, tout cela les condamnent à l’enclavement et à la pauvreté.

Il faut ajouter à tout cela, la tradition de la consommation de la viande de brousse et l’idée bien ancrée que la foret est si grande et si giboyeuse qu’il est impossible de la vider , leurs ancêtres chassaient déjà et il arrive bien souvent qu’on nous regarde comme de bien grands menteurs !

Une belle émotion au contact des bonobos ? 

Nos regards croisés : Les Bonobos vous regardent au fond de l’âme ! Ils ne détournent jamais les yeux, c’est toujours extrêmement intense !

Une ligne pourtant sépare nos deux mondes, mais nous la franchissons l’un comme l’autre, avec parfois l’impression pour nous d’être eux…Et qui sait ? pour eux être une part de nous ?

Avez-vous des contacts , des échanges et retours d'expérience avec d'autres personnes / ONG engagées comme vous dans la protection d'une espèce ?

Quand je ne suis pas au Congo, je me promène tel un pèlerin, de rencontres en conférences pour exposer les problèmes du terrain mais aussi chercher des pistes de solutions. A l’international, notre association congolaise « Les Amis des Bonobos du Congo » (ABC) est un des membres fondateurs de PASA (Panafrican Sanctuary Alliance) ; nous sommes aussi membres de la Section Grand Singe (SGA) de l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature).

En RDC, nous sommes des enfants du pays, nous croyons au travail fait en confiance avec la base, ces communautés qui vivent autour de notre réserve Ekolo ya Bonobo, c’est un partenariat plein d’énergie positive. Habituellement, la pyramide est inversée, les aides sont largement distribuées en haut, (décideurs, grandes ONG de conservation) seule la pointe de la pyramide arrivera à la population!

Comment peut-on aider votre association ?

En croyant comme moi, qu’il faut inverser la pyramide ! Qu’on doit accorder plus de confiance à la population locale, c’est elle qui doit être la base de la pyramide pour remonter vers le haut !

Rendez-vous sur le site : www.lolayabonobo.fr

Vous y découvrirez : Qui nous sommes, tous nos projets, nos publications scientifiques nos livres, prendre de nos nouvelles régulièrement sur les réseaux sociaux et comment nous aider financièrement pour réunir les moyens nécessaires pour soutenir nos actions.

Une suggestion pour aider à sensibiliser le grand-public ?

Il est grand temps de faire savoir au monde que les temps ont changé !

D’oublier les images subliminales des beaux reportages télévisés animaliers qui nous font croire que tout va bien, que les animaux sont heureux, vivent dans des espaces protégés, loin des dangers des braconniers et que leurs seules « mauvaises histoires » sont leurs relations entre eux !!!

Partout en Afrique depuis une décennie, nous sommes entrés dans ce que les anglophones appellent désormais la « Wildlife war » ! Tous les animaux des Parcs nationaux, des réserves naturelles, même les plus prestigieuses, sont victimes du trafic des braconniers !

Les éléphants et les rhinos sont en tête du palmarès des morts, mais tous les autres aussi sont décimés !

Selon l’UICN, les Bonobos auraient disparu de près de 60% de 2004 à 2014  et on pourrait bien être à 3 générations de leur disparition (69 ans)

Pour conclure ?

BANSO PONA BONOBO ! (Tous, ensemble, pour les Bonobos !)

A travers notre association française « Les Amis des Bonobos en Europe » (ABE) devenez membre, parrainer un Bonobo , faites un don, soyez partenaire de notre combat !

Il est minuit moins cinq, certes, mais Il est encore temps !

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