Personnalités à découvrir, Les scientifiques

DUFFILLOT Sébastien

A l'occasion d'un projet de protection des éléphants du Laos, nous faisons connaissance avec Sébastien Duffillot qui fréquente ce pays depuis plus de 20 ans et y mène un combat pour l'espèce. (voir le site de l'Elephant Conservation Center qu'il a créé.

Il nous raconte son parcours

Votre Parcours en quelques mots ? J’ai 47 ans. J’ai vécu au Laos, surnommé « le pays du million d’éléphants » de 1996 à 2018, d’abord comme directeur d’une agence de design, puis à partir de 2000 comme responsable des programmes de l’association ElefantAsia que j’ai cofondée. C’est une rencontre avec les cornacs du district de Hongsa au nord du Laos qui m’a donné envie de m’investir dans la conservation de l’éléphant, un animal qui se trouve au croisement du patrimoine naturel et culturel de l’humanité. Au-delà de l’espèce en danger, l’éléphant est aussi un animal qui revêt une importance culturelle, symbolique, religieuse extraordinaire dans cette région du monde. Avec sa disparition, c’est un des piliers culturels majeurs de l’Asie du sud et du sud-est, et une relation avec l’homme vieille de plusieurs millénaires qui risque de disparaitre.

Quelles sont vos actions en cours ? Le Centre de Conservation de l’Eléphant (www.elephantconservationcenter.com) que j’ai cofondé en 2010 poursuit deux objectifs principaux : la reproduction, pour tenter d’endiguer la chute de la natalité des éléphants captifs du Laos. D’autre part, le retour à l’état sauvage de groupes d’éléphants captifs au préalable re-socialisés en hardes socialement compatibles et capables de survivre sans l’aide des hommes.

L’association Des Eléphants et Des Hommes que je préside depuis 2018 s’attache quant à elle à l’éducation à l’environnement des enfants scolarisés du Laos et à la diffusion d’une exposition sur la relation Homme-Eléphant.

Avez-vous des maîtres à penser ?J’ai été très sensible au roman « Les Racines du Ciel » de Romain Gary et à l’engagement sans bornes de son personnage principal, Morel. La « Lettre à l’Eléphant » de Gary dit quant à elle en quelques lignes à peu près tout ce qu’il y a à comprendre de notre relation problématique avec l’éléphant. Un monument. Ma rencontre avec Richard C. Lair, un américain vivant à Lampang en Thaïlande et auteur de deux "bibles" sur l’éléphant captif asiatique a aussi joué un rôle déterminant dans mon parcours.

Pourquoi la faune sauvage ?C’est avant tout le nécessaire engagement pour la protection de la nature qui m’attire. L’éléphant s’est trouvé sur ma route, dans une région, un pays où il exerce la fascination. Disposer d’un tel « outil » pour sensibiliser le public et les gouvernements à agir pour la sauvegarde des écosystèmes était une vraie chance. Le statut de demi-dieu de l’éléphant en Asie (où il est par ailleurs paradoxalement exploité et réduit à l’esclavage !) m’a semblé être un bon point de départ pour démarrer un travail de conservation au Laos. Protéger l’habitat de l’éléphant, c’est protéger un très vaste territoire qui profite à de multiples autres espèces, dont la nôtre… Evidemment, à force de fréquenter les éléphants, j’ai appris à mieux les connaître, et ce sont des créatures extraordinaires, physiquement, socialement, culturellement… Mais je ne m’attache pas à eux. Je préfère les voir vivre dans des conditions aussi proche que possible de leur état sauvage que de m’attacher à tel ou tel individu.

Si vous étiez un animal sauvage, lequel ?Un aigle. La tranquillité des sommets. Planer, voler…

Une ou deux belles rencontres de vie sauvage ? A l’occasion d’une reconnaissance en 2005 dans une réserve naturelle au Laos, j’ai été très ému par la multitude d’empreintes, de traces, d’observations d’animaux sauvages de toutes sortes (pangolins, éléphants sauvages, gaurs, ours, tortues, calaos, serpents, poissons…). Un vrai « matin du monde » ! Cette richesse si fragile des écosystèmes tropicaux, les arbres centenaires, cette biodiversité grouillante qui nous a précédé sur terre et dont notre survie dépend… tout cela nous interroge forcément sur notre rôle en tant qu’espèce. Et force est de constater que nous ne laissons que peu d’espace aux autres créatures et que nous détruisons notre propre maison (et la leur) à des allures toujours plus folles.

Vos lieux de nature préféré ? La montagne (Alpes, Pyrénées) en France. Pour l’air pur, la variété des décors (sous-bois, alpages, pierriers, sommets…) et l’apparition furtive d’un rapace, d’une marmotte, d’un chamois…

Les fonds marins, près des côtes, les récifs coralliens… de véritables villes de toutes les couleurs avec une variété d’espèces incroyables.

Toutes les forêts avec leurs espèces propres d’arbres, de plantes et d’animaux. Surtout à proximité des rivières et points d’eau ou la vie foisonne.

Le lieu mythique où vous rêvez d’aller ? Le Bhoutan. Un des rares pays qui prenne l’écologie au sérieux et en fasse un enjeu de gouvernance prioritaire. L’Himalaya en général.

L’œuvre qui vous semble illustrer le mieux votre parcours ?  L’ensemble des livres, films et bande dessinée produits pendant mes années au sein d’ElefantAsia (La Caravane des Eléphants, Actes Sud, 2003 ; Caravan Xang, film documentaire) et du Centre de Conservation des Eléphants (La Marche des Géants, Actes Sud, 2018 ; La Longue Marche des Eléphants, BD, Futuropolis ; Dans les pas des "Géants", film, 2018). Les expositions photo (Aux Machines de Nantes). Le BD-concert du groupe Kafka, sur la caravane des éléphants, le spectacle de théâtre que nous avons produit pendant cette caravane… mais la palme revient au poème écrit et illustré par ma fille Maïa à 11 ans.

 

Quel matériel utilisez-vous lors de vos sorties ? GPS, Camera traps, appareils photo Canon 5 et 7D, lunette de vision nocturne, enregistreurs, drones…

Et quid de vos techniques de rencontre avec l’animal sauvage ? Les éléphants d’Asie sauvages sont très difficiles à approcher en milieu forestier. Ils peuvent rester immobiles et silencieux de longues heures. On repère les empreintes laissées dans le sol, surtout à la saison des pluies car elles se remplissent d’eau, ce qui donne une indication sur le temps qui s’est écoulé entre le passage de l’éléphant et de l’observateur. On repère aussi les crottins dont la dépréciation donne une indication du temps qui s’est écoulé depuis le passage de l’éléphant, son âge, sa taille, son sexe (un crottin baignant dans l’urine a été produit par une femelle dont la vulve se trouve à proximité de l’anus, par exemple…). L’état de la végétation et des points d’eau nous donne d’autres indications sur les lieux où les éléphants s’alimentent… On fait donc surtout des déductions de ce genre. Ensuite, on ramène des échantillons au laboratoire ou posons des pièges photographiques avec des cellules infra rouge et sans flash, que l’on utilise plutôt de nuit.

Un conseil au débutant dans votre activité ? A mon sens, il faut être pragmatique avant tout et surtout ne pas se décourager face à l’ampleur de la tâche. Ne pas être trop émotif. Les éléphants naissent, vivent, et meurent ! Et il en meurt plus qu’il en nait ! Lorsqu’on travaille avec de grands mammifères comme les éléphants, on croise une véritable « faune » humaine qui prétend avoir un lien subtile, spécial avec cette espèce. Des « elephant wisperers » (qui murmurent aux oreilles des éléphants) comme disent les anglo-saxons. Je pense à l’inverse qu’il faut se détacher des éléphants sur le plan individuel, et s’efforcer de travailler à la protection de leur environnement et se satisfaire de les voir libres, en groupe sociaux dynamiques, heureux et en forme… Personnellement, je ne connais pas le nom des 32 éléphants qui vivent au centre de conservation et dans la réserve naturelle de Nam Poui. Et je crois qu’ils ne connaissent pas le mien non plus et qu’ils s’en fichent passablement. Ça ne m’empêche pas d’aimer les éléphants et d’être fier du travail que nous avons accompli. Enfin, protéger la flore et la faune face aux puissances destructrices de ce monde, c’est comme chasser les moulins à vent… Il faut le savoir avant de commencer, et donner toute son énergie à changer les choses à son échelle.

Un animal disparu revient, lequel ? Faisons en sorte de protéger ceux qui restent, ça sera déjà pas mal ! Les éléphants, ces jardiniers de la forêt, derniers représentants de la méga faune asiatique ont un rôle d’espèce clé-de voûte primordial dans leur écosystème. Et que dire des abeilles, et de toutes les espèces que l’on voit disparaitre à un rythme d’enfer… On peut se prendre à rêver du retour du mammouth, mais je crois que la tâche qui se présente à nous est d’éviter une extinction de masse de la biodiversité existante.

Une initiative prise ou à prendre en faveur de la faune sauvage ? Planter des arbres. Arrêter de polluer les rivières.

 

Une urgence pour la faune sauvage ?Construire des ruches. Pour la pollinisation. Trouver des alternatives à l’agriculture extensive et à l’usage des pesticides qui rendent les terres stériles.

Une association qui vous tient à cœur ? Toutes les associations d’aide aux victimes de conflits, victimes climatiques etc… Etre « migrant » comme on dit aujourd’hui, n’est jamais un choix. Cela peut nous arriver à tous, un jour. Ne pas venir en aide aux victimes poussées sur les routes, souvent dangereuses, est un signe de la déshumanisation de nos sociétés, donc à mon sens de « sous-développement »… un terme qu’on utilise pourtant plus volontiers pour qualifier des sociétés à faible PNB… il faudrait sortir de cette classification du développement pour intégrer des critères plus sociaux et arrêter cette course à la croissance effrénée qui détruit la planète. Un système à repenser globalement….

Pour conclure, vous disparaissez ce soir, qu’aimeriez-vous laisser comme message aux autres ? Ayez de la compassion pour les autres Hommes et toutes les créatures ; protégez la nature ; ne prenez pas pour argent comptant tout ce qu’on vous dit mais faites en l’expérience par vous-même et forgez-vous une opinion propre.

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