Personnalités à découvrir, Les scientifiques

HULLOT Jean-Marie, 1954-2019

Un normalien pas si normal! La soixantaine entamée depuis peu, un esprit curieux, une passion des voyages depuis toujours avec son épouse  Françoise - botaniste -, la découverte émerveillée de milieux vierges, l'homme-informaticien mondialement reconnu, créateur de programmes, qui apporta l'idée de l'iPhone à Steve Jobs, a créé, toujours avec Françoise, la Fondation IRIS, dont l'objet premier est de préserver et réhabiliter les milieux naturels, en harmonie avec tous les vivants qui en sont.

Nous l'avons croisé un jour de neige dans Paris, lui, originaire d'un petit village breton, et qui habite une île quelque part sur la Seine.

Jean-Marie Hullot est décédé le 17 juin 2019.

Quelles étapes principales de votre vie pour expliquer la création de la Fondation IRIS ? A l’origine, je n'étais pas très orienté nature ou protection . Peut-être parce que j’y baignais complètement enfant. Je suis breton et vivais dans un petit village. Et donc j’étais dedans et je ne me posais pas de questions. On ne bougeait pas, je ne connaissais le monde que par les livres.

Puis j’ai rencontré Françoise très tôt, j’avais 20 ans et elle, 17 ; elle avait une sensibilité différente, nature, principalement végétale (Françoise Brenckmann, botaniste, auteure de "Plantes du Bouthan" et de "Grains de vie, ndlr).

On a toujours été de très grands voyageurs et donc se retrouver dans la nature est devenu un thème récurrent. Les étapes géographiques marquantes ont été :

  • l’Amérique – on est parti (j’avais 23 ans) à San Francisco en suivant mon directeur de thèse, ambiance fabuleuse, libérée, époque post hippie, le sentiment qu’on pouvait tout inventer, Palo Alto, les germes de tout ce qu’il allait advenir; ça nous a beaucoup marqué. Alors qu’aujourd’hui, c’est beaucoup devenu un monde de commerce et d'argent. On est revenu. Et on voyageait beaucoup – je pouvais me le permettre étant à l’INRIA (Institut de Recherche en Informatique, « les inventeurs du monde numérique »). On avait beaucoup de liberté pour aller donner des cours dans le monde entier.

  •  Et, le grand moment ensuite : Katmandou ! Et c’est là que tu découvres le paradis sur terre. Un monde en harmonie, un univers de « permaculture » dirait-on aujourd’hui, couvert de petits lopins de terre cultivés à la main et les rizières en terrasse, pas de surpopulation... – la première fois, on est resté un mois dans la vallée, juste dans la vallée. Ce voyage est important vis à vis de la fondation IRIS car c’était un exemple ; alors qu’aujourd’hui, c’est devenu un désastre global, toutes les rivières sont devenues des égouts à ciel ouvert, tout est surpeuplé, construit n’importe comment (les maoïstes ont repoussé les populations des montagnes qui ont reflué sur la vallée), tout est pollué…

  • L'Océan Indien (Réunion, Seychelles, Maurice, Rodrigues) suite à une mission de formation à La Réunion. Rodrigues, c’est le bout de la terre quand elle était plate ! Là où la mer tombe dans le vide.

  • La Papouasie occidentale, depuis peu

Et au fur et à mesure qu’on a voyagé, on a vu le monde se dégrader : la Fondation vient de là et des moyens dont nous avons pu disposer que nous avons décidé de consacrer à essayer d’améliorer ce que nous pouvions améliorer.

La Fondation au final c’est la sortie du village, la découverte du monde, la vision d’un monde en train de changer et de se dégrader ? Et l’envie de le changer ?

Oui, on est conscient qu’on ne peut pas faire grand chose même si on a des moyens mais on fait ce qu’on peut et ce qui correspond à notre esprit et à nos coups de cœur – le projet, les gens qui le portent.

Des références ? Genre Thoreau, Hainard… ? Pas vraiment de maître à penser mais Jiddu Krishnamurti, présenté comme un gourou par la société théosophique, mais qui a enseigné toute sa vie que l’homme ne peut se transformer qu’en rejetant toute autorité. Il disait « N’écoutez personne, libérez-vous du connu, ce n’est qu'à partir de ce moment là que quelque chose peut se passer » ; surtout ne pas suivre des rivières tracées qui fossilisent peu à peu l’esprit. Du coup, on reste ouvert dans le processus créatif, c’est comme cela que viennent les nouvelles idées.

C’est ce que j’ai répété ensuite à Steve Jobs « Arrête d’emmener tes gens au burn-out ; tu récupères les meilleurs de la planète mais tu les empêches de prendre des vacances, d’aller voir ailleurs, il faut leur donner l’occasion de rafraichir leur esprit, de le vider, c’est la clef de toute créativité ».

 Et donc l’aventure Apple ? Apple avait donné deux McIntosh à l’INRIA mais ce n’était pas fait pour les chercheurs, c’étaient des jeux ; je suis rentré d’un long voyage, j’avais l’esprit complètement vide après trois mois en balade ; et quand j’ai vu ça, je me suis dit c’est génial, toutes ces fenêtres, j’ai joué pendant des semaines pour comprendre en quoi ce nouvel outil pouvait m'aider dans mes recherches. Mais ça demandait énormément de travail, et une culture « objet », que j'avais; je me suis posé des questions et j’ai eu l’idée de créer de l’interface graphique (fenêtres, boutons) avec un éditeur graphique au lieu de la programmer, puis de la lier de façon très simple aux programmes. Ça a été un changement de paradigme. Tout le monde a copié. J’avais de l’or dans les mains et ça ne pouvait rester juste dans le cadre de la recherche à l’INRIA, car cela avait vocation à être appliqué et l’INRIA n’était pas équipé à l’époque pour ce type de développements. J’ai été voir mon président, lui ai expliqué que je ne pouvais pas aller plus loin ici et qu’il fallait que je parte ; il était d’accord : « Avec ma bénédiction »!

J’ai alors créé ma structure – après deux ans de travail « dans mon garage » puis via une société US  - pour promouvoir cette idée. Puis j’ai rencontré Steve Jobs qui m’a proposé de le rejoindre.

Je suis d’abord parti en voyage ! Puis je suis venu travailler avec lui pour 6 mois..., je suis resté 20 ans (dont 10 chez Next repris ensuite par Apple) !

Et l’idée de l'iPhone est venue logiquement, comme la continuité de l’idée de départ.

(Voir ici l'interview de JM Hullot pour les 50 ans de l'INRIA)

Le sauvage, comment est-ce arrivé ? Pas forcément le sauvage ou la vie sauvage.  Je n’ai pas un amour particulier pour l’animal en général ou un animal donné. Ce qui me fascine c’est ce monde merveilleux dont les animaux et nous-mêmes faisons partie. Dans nos actions, nous cherchons en premier à protéger les milieux pour qu’ils restent viables pour toutes les espèces et que l’homme arrête d’aller y mettre le bazar ! C’est vraiment le milieu la priorité, s’ils sont protégés les espèces pourront y vivre sans qu’on ait à intervenir.

Il faut qu’il y ait de l’espace pour tous, pour nous aussi, et qu’on y vive en harmonie.

D’où l’objet de la Fondation : favoriser l’harmonie ? Oui ! C’est pour cela que nous allons vers l’agroécologie, la permaculture, car cela favorise l’harmonie. C’est une façon de vivre harmonieusement avec son environnement.

Mais pour revenir au sauvage, un lieu me vient à l’esprit : la Papouasie occidentale, car lorsqu’on y plonge, juste en snorkling, c’est absolument fabuleux, c’est vierge, il y a de la vie partout, animale, végétale.

Ça inspire quoi ces rencontres ? L’idée que le monde pourrait être beau ? L’idée que le monde pourrait être beau ? Non ! Le monde EST beau ! C’est une question d’intérieur. A partir où je me sens en harmonie avec le monde qui m’entoure, je ne me sens plus au centre, le monde se retrouve à l’intérieur. Et tu ne fais plus qu'un avec le monde. Et ça se passe bien souvent dans ces lieux reculés.

A la limite, si je devais être un animal, j’aimerais bien être un goéland, ou un dauphin, mais un petit – pour ne pas prendre trop de place !

        

L’harmonie, c’est aussi le respect, l’échange, le dialogue…? Oui, un respect profond, car c’est le même monde. Et je préfèrerais ne pas avoir à protéger, car protéger, ça veut dire installer des tas de trucs humains.

L’urgence ? Il y a la question de la démographie. Difficile d’aborder ce sujet car immédiatement on a des réactions du monde religieux, du monde ceci, du monde cela. Des petites populations qui vivent dans leur milieu, qui vont chasser dans la forêt d’à côté, pas de problème à ce niveau. Au delà…

Alors, les conflits Homme-animal, comment on fait ? Très compliqué. C’est le problème des Orangs outans à Sumatra. Du loup en France. Les hommes veulent de l’espace…

A quoi ressemblera la planète dans 100 ans ? Je ne sais pas. Des zoos pour certaines espèces? Il y a quand même des progrès, grâce à la sensibilisation sur certains milieux naturels. Comme en Chine où on ne sait pas qu’il y a encore des vastes espaces protégés ; si les gens s’approprient ce patrimoine, en sont fiers, cela marchera.

La question piège! Vous disparaissez ce soir, que laissez-vous comme message ? Vous êtes dans un vraiment bel endroit, gardez-le, gardez ces merveilles. J’espère croire que cela ne disparaîtra pas. L’émerveillement, en avoir plein la vue. Notre livre en cours sur le naturaliste Alfred Wallace, aborde ce thème.

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