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Peter Charles Howard Pritchard, le pape des tortues est mort!

Le naturaliste - herpétologue, spécialiste des tortues Jacques Fretey son ami de 45 ans lui rend un vibrant hommage :

" Jeune chercheur, on m’a appris qu’une publication dans une revue scientifique devait être apolitique, areligieuse et ne pas exprimer d’émotions personnelles. Mais comment puis-je écrire, dénué de toute émotion sur Peter Pritchard qui fut mon ami pendant environ 45 ans ?

J’étais un jour, en Floride, assis avec lui dans sa superbe Rolls-Royce Silver Cloud de 1957. Il m’a dit en riant : « Quand je me gare avec cette voiture sur le parking d’un supermarché d’Oviedo, les gens croient que c’est le Pape qui vient faire ses courses ! ». Mais en fait, c’était vrai puisqu’il était reconnu mondialement comme étant le Pape des tortues.

Même si l’achat de cette voiture mythique était un coup de folie de Peter, c’était avant tout un cordon ombilical qui le rattachait à son origine britannique et à son arrière-grand-père maternel, Henry Edmunds, originaire d’Halifax, dans le Yorkshire. Ingénieur et inventeur, cet aïeul travailla avec Thomas Edison et Henry Royce. Dans un rallye, en 1902, Henry Edmunds conduisit un prototype de la Royce 10 HP, modèle automobile avant-gardiste, 2 ans avant la fondation de l’entreprise Rolls-Royce. Mais le grand-père de Peter ne conduisit jamais l’un des modèles prestigieux et notre zoologiste disait vouloir réparer cette lacune.

Peter Charles Howard Pritchard est né le 26 juin 1943 en Angleterre. Alors qu’il avait 10 ans, ses grands-parents le conduisirent au zoo de Londres. Voyant une grosse tortue, il resta pantois qu’un tel être vivant puisse exister et sa vocation était dès lors évidente pour lui. Ses parents lui achètent une Tortue grecque dans un magasin de Londres. Ce sera les premiers contacts rapprochés du jeune Peter avec une tortue.

Il a vécu à Belfast, en Irlande du Nord, de 1952 à 1961 où son père était professeur d’anatomie à la Queen’s University. En cette année 1961, il entre au Magdalen College, à Oxford, après avoir reçu une bourse en chimie et biochimie. Il obtient son diplôme avec distinction en 1964. Dans son dortoir à l’école, il a un bac où il élève des tortues palustres qu’ilnourrit de viande, mais les odeurs engendrées ne plaisent pas à tout le monde. Il devenait évident qu’il n’allait pas poursuivre dans le domaine de la chimie.

Il est répété que Peter aurait dit adolescent : « Turtles are not trying to dominate Earth. They're just trying to survive. » (Les tortues n’essaient pas de dominer la Terre. Elles essaient juste de survivre).

Les Guyanes

Lors de cette année 1964, il tombe malade et est hospitalisé. Il en profite pour lire tous les livres existants sur les tortues. Un ami de son père, Sir Richard Luyt vient d’être nommé gouverneur de la Guyane britannique (actuel Guyana) et vient le voir à l’hôpital, lui promettant, connaissant sa passion, de le faire venir en Amérique du Sud dès qu’il sera guéri pour voir des tortues dans leur habitat naturel. Promesse tenue et Peter, explore toute la côte et arrive non loin du Venezuela sur le site de Shell Beach. Il y découvre des dizaines de cadavres de Luths et de Tortues vertes. Horrifié par ces massacres, il rédige ses observations sur un papier à en-tête du gouvernorat et l’envoie en Grande-Bretagne à un ministre, puis au prince Philips, duc d’Edimbourg, alors président du WWF-Royaume Uni. Il envoie également un rapport au légendaire Professeur Archie Carr à l’Université de Gainesville, en Floride. Celui-ci prend très au sérieux ces observations du jeune naturaliste et accepte de le prendre comme étudiant. Peter s’installera en Floride en 1965.

Joop Schulz, biologiste du Forest Service en Guyane hollandaise (actuel Surinam devenu indépendant en novembre 1975) correspondait avec Archie Carr et lui relatait les nombreuses pontes observées de Tortues vertes, Tortues olivâtres et Luths, en particulier vers l’estuaire du fleuve Maroni, frontière avec la Guyane française. Archie Carr voyagera en Guyane hollandaise en 1966 et mesurera l’importance de cette région pour les tortues marines. Il proposa à Joop Schulz de lui envoyer son étudiant Peter Pritchard avec comme sujet de thèse de doctorat la reproduction des tortues du genre Lepidochelys. Peter soutiendra cette magnifique thèse en 1969 ; celle-ci sera un véritable premier synopsis sur l’espèce L. olivacea, et marquera les différences entre celle-ci et la forme kempii. Il s’attardera, je suppose sur les conseils de Leo Brongersma, sur la grande diversité d’écaillure chez L. olivacea car cette thèse est la meilleure étude sur le sujet.

Joop et Peter, selon les indications des Amérindiens de l’estuaire du fleuve frontière Maroni, feront des prospections sur les plages de Guyane française. Lors d’un survol aérien vers l’estuaire de la rivière Organabo en 1968, Peter photographiera différentes plages avec de nombreuses traces de Luths dont une qu’il nomme "Silebâche » (Ilets Bâches). Faisant une estimation d’après le nombre de traces observées, il estimera le stock reproducteur à 15 000 femelles fréquentant ces côtes guyanaises. C’est ce chiffre exceptionnel qui nous incitera, Jean Lescure et moi, à chercher des financements auprès du Muséum de Paris, du jeune ministère de l’Environnement d’alors et du WWF, afin de pouvoir commencer une première campagne en 1977 afin de tenter de vérifier l’estimation avancée par Peter.

De son côté, entre1969 à 1973, Pritchard travaillera à divers projets de conservation des tortues marines avec l’UICN et le WWF. Au cours des années 70, il deviendra vice-président pour la science et la recherche de la Florida Audubon Society, ainsi que professeur de biologie à la Florida Technological University et à la Florida Atlantic University.

Lors de l’un de ses séjours réguliers au Guyana, le chélonographe P. C. H. Pritchard haut de 1,93 m (il me dira un jour ne faire que 3 cm de moins que le général De Gaulle !), rencontre la petite Sibille Hart lors d’une fête. Sibille est de 2 ans plus jeune que lui ; elle est journaliste et ne s’intéresse pas aux tortues. Mais Peter sait faire partager sa passion, et c’est ainsi qu’en juillet 1983, ce sera Sibille la représentante officielle du Guyana au Western Atlantic Turtle Symposium I à San José au Costa Rica, et qui y présentera le rapport national sur la situation des tortues marines dans son pays natal. Sibille acceptera, lors de leurs premières années communes, que leur baignoire soit utilisée pour élever des tortues palustres et des crocodiles, et non pour y prendre des bains.

Sibille à San José, Costa Rica, en 1983 (© J. Fretey)

C’est au Guyana qu’il fera fonctionner son principal projet de terrain, profondément marqué par les massacres qu’il avait découverts lors de son expédition d’août 1964 à Shell Beach. A remarquer que c’est sur cette plage qu’il verra, outre des cadavres, nidifier pour la première fois une très grosse Tortue verte. Son guide Arawak avait souhaité prendre les œufs. Il lui proposa de partager en deux la ponte, la moitié pour sa famille, le reste laissé à une incubation naturelle. Avant Jack Frazier dans l’océan Indien et le Projet Tamar au Brésil, Peter chercha ainsi des solutions pour concilier vie traditionnelle villageoise et conservation des tortues marines, imaginant des solutions alternatives comme des élevages de poulets et de porcs. Délaissant la recherche scientifique proprement dite, il se consacrera au Guyana, avec l’aide de Romeo De Freitas et d’une équipe Arawak composée d’anciens braconniers, à créer des rapports plus harmonieux entre Amérindiens Arawak et tortues. Il créa des "camps de conservation" pour jeunes étudiants autochtones, les faisant suivre la nuit la ponte des tortues marines, et donnant des cours la journée sur l’écologie de la mangrove, les ophidiens et les oiseaux. Il établira pour ce faire, dans le nord-ouest du Guyana, une station permanente. Grâce aux activités de cette station et à ce programme, la protection des tortues marines devint pour les Arawak une décision familiale et non pas à cause d’une loi ou d’un zoologiste étranger.....

« Texte repris en grande partie de la publication parue dans le Bulletin de la SHF avec l'aimable autorisation de sa rédaction »

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Avec Jacques Fretey

 

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