Photographes animaliers

BERNERT Sabine

J’avais à peine 10 ans lorsque j’ai « fait » mon premier livre. Je racontais déjà des histoires d’animaux. À l’époque je rêvais de vivre dans la jungle au milieu des grands singes et j’apprenais le langage de Tarzan pour parler aux animaux ! Et puis j’ai pris un autre tournant en devenant avocat. Ce n’était plus tout à fait le même genre d’histoires ni la même jungle… Mais lorsque la passion de l’aventure et de l’écriture vous habite, elle ne vous quitte pas !

En 2006, franchissant le cap symbolique de la quarantaine, j’ai décidé de chambouler ma vie. J’ai remplacé ma robe d’avocat par un sac à dos rempli d’appareils photo et suis partie à la rencontre d’animaux menacés et de leurs protecteurs pour raconter leurs histoires. Depuis, je ne me suis jamais arrêtée... De l’Afrique à la Nouvelle-Zélande, en passant par l’Amérique centrale et l’Australie, j’ai découvert des personnes inspirantes qui se dévouent pour sauver une faune et une flore incroyables.

Ce sont ces histoires fortes, optimistes et ludiques que je raconte sans relâche, dans mes livres et articles à destination du grand public et de la jeunesse, à travers mes expositions et conférences.

Sur le chemin de mes explorations et rencontres, je me suis trouvée moi-même. Je me suis lancée dans un nouveau métier d’auteur photographe et conférencière, tout en poursuivant mon chemin d’avocat, désormais orienté vers la médiation et l’accompagnement d’entreprises pour une communication interne et externe inspirée.

Pour rassembler sur ces projets environnementaux et de sensibilisation, j’ai également fondé avec des amis aussi passionnés que moi, deux associations Loi 1901 à but non lucratif : GÉNIALE NATURE, L’ASSOCIATION et PPNAT – Photographes pour la préservation de la Nature.

Et l‘aventure se poursuit chaque jour !

INTERVIEW

Quel cheminement personnel jusqu’à la photographie nature ?

J’avais à peine 10 ans lorsque j’ai « fait » mon premier livre. Déjà des histoires d’animaux où je mélangeais des textes et des dessins, mais pas encore de photos ! Mon milieu familial était plutôt celui de l’écrit, avec mon père, Philippe Bernert, écrivain et journaliste.

A l’époque je rêvais de vivre dans la jungle au milieu des grands singes, et j’apprenais le langage de Tarzan pour parler aux animaux. Je passais mon temps dans les arbres et m’entrainais au lancer de couteau et au tir à l’arc. Les livres d’Edgar Rice Burroughs étaient ma bible. Et puis j’ai pris un autre tournant en devenant avocat. Ce n’était plus tout à fait le même genre d’histoires ni la même jungle…

Mais quand la passion de l’aventure et de l’écriture vous tient, elle ne vous lâche pas ! Il y a maintenant dix ans (et je vais le fêter !), j’ai enfin suivi mon rêve en partant réaliser un premier livre en Afrique australe. C’était un vrai parcours initiatique. J’étais alors 100% avocat d’affaires et je partais avec un couple d’amis à la rencontre des protecteurs de la faune menacée. Je n’y connaissais rien et je n’avais aucune référence, mais j’étais guidée par mon rêve qui s’exprimait dans une pré-maquette de mon futur livre, avec de premières photographies que j’avais réalisées en amateur au cours d’un voyage touristique en Afrique du Sud. Et les portes se sont ouvertes par la magie des rencontres et des volontés communes.

C’est en rentrant en France, en préparant le livre, que j’ai réalisé la force des images. Jusque-là j’écrivais plus que je ne photographiais et les photos constituaient un des éléments de l’histoire, comme les dessins et la maquette elle-même. Mais la photo a pris le dessus en un instant : je me souviens encore du choc que j’ai eu en regardant mes images, une fois rentrée : je retrouvais l’intensité de la rencontre avec l’animal et son protecteur, et, surtout, je partageais cette expérience bien mieux qu’avec des mots. J’ai revu à ce moment-là la maquette de mon livre pour donner plus d’ampleur aux photos. « Rencontres africaines » (paru chez Timée Editions en 2008) est aujourd’hui épuisé mais j’en présente quelques pages sur mon site.

Aujourd’hui encore, ces toutes premières images sont toujours au cœur de mes conférences.

Je pense notamment à Brian Jones, un charismatique « chuchoteur » qui dirige le centre de Moholoholo en Afrique du Sud. L’une des rencontres les plus marquantes de ma vie, qui m’a fait réaliser la puissance de la photo : il crée des liens très forts avec les animaux blessés ou orphelins qu’il recueille et la série de portraits que j’ai réalisée en le suivant dans ses activités montre le mimétisme qui se crée avec chacun de ses protégés. Il ressemble à un jovial grand-père en me présentant fièrement des guépardeaux qui viennent de naître, pour se transformer en un instant en un oiseau de proie lorsqu’il s’occupe d’un aigle martial.

BrianJones-Moholoholo-RAS-2 BrianJones-Moholoholo-RAS

La photographie est devenue à partir de ce moment-là un formidable outil pour moi et a pris une place centrale dans mes activités. Le second livre que j’ai réalisé au Costa Rica, avec plusieurs amis dont Michel Denis-Huot et Olivier Cazé, a d’ailleurs comporté bien plus de photos que de textes («Costa Riva, rencontres au dernier jardin d’Eden », paru chez Timée Editions en 2010, également épuisé). J’ai beaucoup appris avec eux sur le terrain.

Tout récemment, j’ai renoué avec le plaisir d’écrire et de créer des maquettes et j’ai enfin lancé un projet qui me tenait à cœur depuis longtemps : une collection de livres pour la jeunesse. La photographie y est essentielle mais elle s’intègre dans un tout : maquette, photos, textes, dessins, tous les éléments doivent se répondre pour que la recette soit bonne. J’ai eu un grand plaisir à préparer le premier titre qui vient de paraître sur le biomimétisme et de mettre en place toute une collection dénommée Géniale Nature. Le plus difficile au début était de me contraindre à ne pas sélectionner mes photos considérées comme les meilleures pour illustrer un sujet, mais de préférer une photo parlante et drôle, qui en elle-même était une histoire. Aujourd’hui je m’amuse autant en rédigeant le nouveau titre sur la Nouvelle-Zélande qui compilera cinq saisons de travail avec les protecteurs de la biodiversité et des sujets rares et méconnus.

Un maître à penser ? 

Je n’ai pas de « Maître à penser », le mot est fort, mais par contre j’ai de nombreuses sources d’inspiration : les nombreux protecteurs de la nature que j’ai côtoyés et qui œuvrent dans l’ombre, ainsi que des personnes plus illustres que j’ai eu le plaisir de rencontrer comme Jane Goodall, primatologue et messager pour la paix, l’écrivain Maori Witi Ihimaera, le grand photographe Sebastiao Salgado qui raconte si bien une histoire en une photo puissante.

Une œuvre marquante ? 

Mon livre de chevet quand j’étais petite : Tarzan des Grands Singes ! Et plus récemment « Last chance to see » de Douglas Adams et Mark Cawardine : « La dernière chance de les voir » qui n’a pas été traduit en français. Un écrivain de science-fiction déjanté (Douglas) accompagne un scientifique (Mark) autour de la terre pour découvrir les espèces ultra menacées. C’est un livre très connu dans le monde anglo-saxon et novateur pour l’époque (1990). C’est sans doute le déclencheur de mon premier livre et celui qui m’a guidé jusqu’à la Nouvelle-Zélande, mon sujet de prédilection ces dernières années.

Et je suis une grande fan de David Attenborough, ma référence pour les documentaires.

Si j'étais un animal sauvage ? 

J’ai souvent le sentiment d’en être un… dans ma vie parisienne J

Une belle émotion ou rencontre avec la faune ? 

Il y en a tellement qu’il me faudrait un livre entier pour les raconter (c’est une idée d’ailleurs !).

Si je dois n’en garder qu’une, alors ce sera l’une des toutes premières : lors de mon premier voyage de préparation de mon livre en 2006, j’ai rencontré Maria Diekmann en Namibie. C’est une femme extraordinaire, courageuse et vouée à la protection des espèces mal aimées et méconnues comme les vautours, et plus récemment les pangolins.

C’est dans son centre de préservation, le Rare and Endangered Species Trust (www.restafrica.org) que j’ai eu un coup de foudre pour un vautour fauve dénommé Nelson. Comme l’histoire est longue et mérite d’être lue/vue, je vous en confie les pages ! Je n’avais jamais imaginé avoir un jour un échange avec un vautour et j’ai découvert un être sensible et intelligent. Cette rencontre m’a marqué et rappelé qu’il faut voir avec son cœur.

 

Un animal disparu qui reviendrait ?

Le Moa géant. Avant l’arrivée récente de l’homme en Nouvelle-Zélande, il y 700 à 1000 ans de cela, cet archipel était le royaume des oiseaux. Les moas terrestres ont été les premiers à disparaître, mangés jusqu’à l’extinction. Le plus grand d’entre eux atteignait 3,6 mètres de haut !

Un animal fantastique qui existerait ?

Les espèces qui sont déjà sur terre sont tellement extraordinaires que nous serions en peine d’en inventer d’aussi incroyables ! Et beaucoup restent encore à découvrir. En travaillant sur le sujet passionnant du biomimétisme (comment nos sciences, notre technologie ou notre médecine s’inspirent de la nature), j’avais l’impression de vivre en pleine science-fiction J

La photo ou la série à laquelle vous tenez particulièrement ?

C’est terrible de devoir choisir ! Je tiens à toutes mes photos car chacune a son histoire… L’une de celles qui représentent le plus pour moi est un portrait que j’ai réalisé dans l’île du Nord de la Nouvelle-Zélande. J’avais accompagné en forêt des bénévoles de l’organisation Kiwis for kiwi avec leurs familles et amis. Il y a eu un instant magique avec Rangi-te-ao-re-re Raki tenant un Kiwi de Mantell dans ses bras. Rangi est d’une douceur, d’une patience et d’un dévouement rares. C’est d’ailleurs en écoutant ses histoires que j’ai commencé à filmer, pour apporter une dimension complémentaire.

Rangi-te-ao-re-re Raki et un Kiwi de Mantell, Te Teko

Spot préféré ?

Là encore j’en ai tellement que je ne saurai choisir ! Je dirai que mon spot préféré est celui où j’arrive à me poser en compagnie de petites bêtes et de personnes passionnées, quel que soit l’endroit sur terre.

Un lieu mythique ?  

Je rêve de beaucoup d’endroits… notre planète regorge de merveilles. Les Galápagos, les îles subantarctiques (extrême sud de l’archipel de Nouvelle-Zélande), l’Indonésie, font partie de ma Wish-List mais je rêve aussi juste de me poser quelques temps dans un petit coin de nature pour en profiter pleinement … mais ça, c’est vraiment mythique avec mon rythme de vie ! Je suis comme les chats, avec plusieurs vies, sauf que je les cumule en une seule…

Et la technique ?

J’ai appris et je continue d’apprendre sur le terrain. Je parcours beaucoup de livres de photographies pour me mettre des belles images en tête et m’imprégner de compositions et de lumières. Quant à la technique pure... Dans ma Wish-List, il y a l’idée de prendre le temps pour potasser les manuels et m’entraîner à bien utiliser mon matériel quand je suis en France. Haha ! Mais je n’arrive jamais à en faire une priorité.

J’ai tout de même réussi à suivre trois stages sur la vidéo en Angleterre cette année mais les cours allaient au-delà de la technique car les organisateurs et professeurs sont dédiés à la préservation de la nature (Wildeye, International school of wildlife Film-making).

Une fois sur le terrain, quand je suis le travail des protecteurs, c’est vraiment le rush et la technique se résume à l’efficacité. En Nouvelle-Zélande ma priorité est d’arriver à suivre mes camarades sans trop me casser la figure, ce qui n’est pas évident. Mon premier surnom là-bas était « la fille qui ne tient pas debout » et le second « Good girl », quand j’ai commencé à y arriver. Et quand nous sommes enfin posés et qu’ils travaillent avec un animal, alors je ne dois pas les gêner et grappiller mes photos aussi vite que possible sans perturber l’animal. Je suis donc le plus souvent en priorité ouverture ou vitesse selon les sujets, et je n’ai pas le temps de peaufiner. Heureusement j’ai un matériel efficace qui rattrape mes conditions difficiles. Je suis équipée en Canon avec actuellement un boitier1dx et un boitier 5dsr, et des objectifs 200-400, 70-200, 100 macro et 16-35.

Sur des sujets plus calmes, hors travail pur de protection, quand j’ai un peu plus de temps pour travailler, je retiens le mode manuel, et je cherche les lumières et compositions. Là il m’arrive de passer une heure avec une fougère. Mais ces opportunités restent rares.

Des urgences ? 

Aujourd’hui tout est urgent mais à mon sens le plus important est que chacun peut apporter sa petite pierre à l’édifice. Considérer la masse des urgences et l’importance des actions peut conduire au découragement. J’aime l’approche pragmatique des néo-zélandais qui, en réalisant les dégâts occasionnés en peu de temps par l’arrivée de l’homme dans cet archipel préservé, ont décidé de se retrousser les manches. Des enfants aux retraités, tous les bénévoles accomplissent des actions remarquables, aux côtés des ONG et des organismes institutionnels (New Zealand Department of conservation).

En France aussi chacun peut s’impliquer dans la bataille, à son niveau, et faire une différence. La photographie nature est une bonne voie pour cela : l’action va du respect dans sa prise de vue, qui est fondamentale et se perd de vue malheureusement, à la sensibilisation par le partage.

Des conseils ? 

Voir avec son cœur ! Se faire plaisir et profiter de l’instant et de ce qui nous entoure. Respecter et partager et ne pas courir après l’exploit, le rare et l’extrême.

Une association à mettre en avant ?

PPNat – Photographes pour la préservation de la nature, bien sûr ! A découvrir sur www.ppnat.org C’est une association que nous avons créée avec les photographes Elyane et Cedric Jacquet, également photographes de préservation et nous avons été rejoints par de très bons amis excellents photographes naturalistes (Olivier Cazé, Luis Casiano, David Grimardias et Max Aliaga). PPNat est une plate-forme pour présenter le travail des protecteurs que nous avons rencontré tout autour de pla planète et réaliser des actions de sensibilisations par des expositions et conférences.

Pour conclure ?

Vous avez créé un site d’une richesse exemplaire et je suis ravie d’y figurer… Merci pour votre patience et longue vie à Faune Sauvage.

Retrouvez également une interview sur France Info : cliquez ici

DISTINCTIONS

Le portrait de Rangi (voir plus bas dans l'interview) et celui du tuatara sur l’île de Takapourewa/Stephens ont été retenus par le jury du Concours international de photo nature de Montier-en-Der en 2014.

Tuatara, sphénodon, Takapourewa / Stephens Island

Une série sur les Kiwis rowi ainsi que le portrait de Sirocco le Kakapo ont été nominés en finale du concours Emotion’Ailes du festival Aves de Namur en 2015.

Kiwi Rowi juvenile

Sirocco_Kakapo-NZ-SBernert

 

EXPOSITIONS ET PARUTIONS

18 au 22 avril 2016,  Saint-Cyr-sur-Loire (49, Manoir de La Tour, sur le thème du Costa Rica

21 et 22 mai 2016, Dijon (41), Petite Orangerie du Jardin des sciences, autour du livre Biomimétisme

6 au 17 Juin 2016, Nogent-sur-Marne (94), Salle Watteau, protecteurs de la nature

 

LIENS

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