Photographes animaliers

DÜRR Eric

Eric Dürr est né en 1972, d'un père garde forestier et naturaliste; il a grandi dans les forêts de la grande Chartreuse dans les Alpes. Tout naturellement son terrain de jeu était la montagne et dès l'adolescence, après le croquis, il découvre la photographie.

"Mes premiers sujets furent les grands mammifères, chamois, cerfs, chevreuil, et je découvris alors les traces du premier lynx revenu en Chartreuse en 1993 après presqu'un siècle d'absence. Depuis cette date les grands prédateurs hantèrent mes pensées et me conduisent aujourd’hui aux quatre coins de l'Europe pour tenter de les observer et les photographier à l'état sauvage. Aussi, mes images relèvent plutôt d'une démarche de reportage naturaliste qu'artistique.

Après des études dans le domaine de l'environnement je travaille depuis seize ans dans une collectivité à la protection et la valorisation du massif du Salève, une petite montagne près de Genève. En 2007 j'ai déclaré mon activité de photographe auteur ce qui me permet de vendre des droits d'auteurs à des institutions ainsi qu'à des magazines comme Terre sauvage, Alpes magazine, Wapiti, Okapi, Images doc et Géoados.

Je participe à la protection des grands prédateurs en mettant à disposition mes images à des associations et suis également impliqué dans ma région au suivi des populations de loups et de lynx en tant que membre du réseau d'observateurs mis en place par l'ONCFS.

J'ai pour le moment peu exposé, car je souhaitais pouvoir proposer une exposition cohérente sur le thème qui me tient à coeur, à savoir les grands prédateurs. Ce fut donc un grand plaisir et un honneur pour moi d'avoir pu exposer mes images de lynx Pardelle au festival de Montier-en-Der en 2015.  Auparavant j'avais participé à deux reprises au festival de la Salamandre à Morges, le rendez-vous des curieux de nature en Suisse. Comme mon nom suisse allemand ne l'indique pas je suis français.

En 2010 j'ai auto-édité un livre , "Vivre avec le loup dans les Alpes" qui est un recueil de témoignages de scientifiques, d'élus, de bergers, d'éleveurs et de chasseurs qui vivent depuis plus de 15 ans pour certains avec le loup dans les Alpes. Ces témoignages montrent que la cohabitation est possible même si elle présente des difficultés.

Enfin je suis propriétaire, avec ma compagne, d'un local situé au coeur de la  vielle ville d'Annecy que nous mettons à disposition d'Italis, un laboratoire professionnel de tirages photographiques. William PRESTIMAUX , le gérant, y a créé une galerie où il expose des artistes photographes locaux."

Eric Dürr publie dans de nombreux magazines : Terre Sauvage, Okapi, Arbres et forêts, guides PR, Images Doc, Wapiti...

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INTERVIEW

Quels sont vos maîtres à penser, vos références culturelles? Je me suis forgé une culture naturaliste à une époque où internet n'existait pas, c'est donc dans des livres que j'ai trouvé l'envie de photographier les mammifères européens : la lecture des livres de Robert Hainard m'a donné la curiosité de découvrir les pays de l'Est, comme on les appelait, et de passer des nuits dehors à attendre les bêtes sauvages. Dans la même lignée Jacques Rime, encore un suisse, et ses peintures de lynx au clair de lune m'ont poussé à sortir les nuits d'hiver. Le livre de Christian KEMPF, "le retour des seigneurs", a aussi longtemps été mon livre de chevet, car le seul qui décrivait les espaces sauvages d'Europe, peuplés d'animaux mythiques disparus de l'hexagone : ours, loup, lynx, bisons,…Le premier photographe animalier qui m'a inspiré fut encore un suisse, Eric Dragesco, qui comme moi, s'intéressait à la faune des Alpes, et cela était rare à l'époque. En dehors des revues de chasse, les magazines « nature » publiaient surtout des images de faune exotique plutôt que celles qui vivait en Europe. Cela reflétait aussi l’intérêt porté par les photographes animaliers pour les destinations lointaines.

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 En Italie

Pourquoi l’animal sauvage Tout d’abord, la quête des bêtes sauvages permet de s’immerger dans la nature et d'observer un monde invisible au plus grand nombre. Ensuite, il s’agit de faire partager au public ces instants, ces émotions et documenter des animaux et des comportements peu connus. De façon plus inconsciente, je suis persuadé que "capturer" des animaux sauvages avec un appareil photo ou un crayon relève d'un instinct ancestral de chasseur. Quand à la volonté d'éveiller les consciences sur la nécessité de protéger la nature, il faut être franc, ce n'est pas ma motivation première, même si j'y contribue. Montrer le beau ne suffit pas à mon sens pour sensibiliser le public, cela lui donne une vision trop idyllique de la nature. Il faudrait aussi que nous montrions l'envers du décor, les menaces, pour réellement éveiller les consciences, ce que peu de photographes animaliers font.

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Si vous en étiez un? Le Lynx : forestier, solitaire, discret, patient et observateur.

La ou les deux plus belles rencontres de vie sauvage ? Sans hésiter ma première rencontre avec le loup. En février 2007, je décide de tester la photographie d'animaux au clair de lune pour tenter de réaliser des images de renard à l'image des peintures de Jacques Rime. Je choisi un plateau enneigé dégagé où passe de temps en temps la louve solitaire installée depuis deux ans en Haute-Savoie.

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 Loup sous la lune, affût, Haute Savoie

Bien emmitouflé dans mon sac de couchage, ce qui devait arriver arriva, je m'endors. Par je ne sais quel hasard je me réveille vers 00h30 et vois à 150 mètres environ un animal haut sur patte se déplacer de façon très féline et souple sur la neige. Un loup traverse le plateau ! La croûte gelée craque par moment et il s'enfonce. Il rejoint la piste tracée par les randonneurs en raquettes. Puis il vient en trottant dans ma direction. Arrivé à 80 m il perçoit les déclics de mon appareil photo dans le silence de la nuit glaciale. Il fait demi-tour et calmement s'éloigne en se retournant de temps en temps pour regarder vers moi. Si je ne l'avais pas photographié je crois que j'aurais cru avoir rêvé !L'année suivante je photographie dans les mêmes conditions cette femelle accompagnée d'un mâle. Au printemps suivant la louve mettait bas la première portée de la meute "des Glières-Aravis".

Votre lieu de nature préféré ? J'habite en Haute-Savoie mais j'aime beaucoup le massif du Jura pour y avoir travaillé et y aller régulièrement depuis trois ans à la recherche du lynx. En hiver je peux passer une semaine en forêt sans croiser personne à part les traces du lynx. C'est quasiment impossible de vivre la même chose en Haute-Savoie.

Le lieu mythique où vous rêvez d’aller? L'extrême orient Russe et rencontrer le tigre de Sibérie à l'état sauvage. J'ai été marqué étant jeune par un article de la revue "la vie des bêtes" à laquelle mon père était abonné. La photo de deux tigres dans la neige (probablement prise en captivité) fut un choc pour le naturaliste que je commençais à être et qui rêvait de croiser le lynx dans un paysage enneigé.

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(photo futura-sciences)

L’œuvre qui vous semble illustrer le mieux votre parcours ? Ma première photo de lynx boréal réalisée cette année dans le Jura, sélectionnée au concours de Montier-en-Der, traduit bien mon travail : une image imparfaite d'un point de vu technique, mais difficile à réaliser et forte pour le naturaliste que je suis.

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 Lynx boréal photographié en captivité

Quel matériel utilisez-vous? Nikon D300 et D7100, objectif Nikon 400 mm 2.8 sur trépied pour les affûts ou l'approche en terrain facile avec parfois un convertisseur 1.4. Un zoom 80-400 mm de la même marque pour mes repérages et la billebaude.

Et quelles techniques de rencontre avec l’animal sauvage? L'approche est certainement la technique la plus captivante mais l'affût est le plus efficace. Pour les grands prédateurs je passe beaucoup de temps à rechercher des indices pour repérer les lieux de passage et trouver des indices frais. Je fais cela en journée et le soir je tente un affût léger, avec toile de camouflage jusqu'à la tombée de la nuit sur un lieu qui me semble favorable. J'ai réalisé des photographies d'ours et de glouton dans des affûts payants ou non en Finlande et en Slovénie près d'appâts alimentaires. Une façon d'observer de près ces prédateurs sans les déranger mais que certains photographes critiques vivement : c'est trop facile et le nourrissage rend dépendant de l'homme ces animaux dits sauvages. Cela n'est pas complètement faux mais la bonne santé de la population ursine des pays de l'Est est en grande partie liée à cette pratique d'apport saisonnier de nourriture, dans un but cynégétique et cela depuis des décennies. Ce n'est pas pour autant que l'on y voit des ours aisément. Même si j'ai photographié le loup à l'état sauvage, la plupart de mes images de loup ont été faites en captivité et se sont celles-là qui sont le plus publiées. Ce type d'image ne cause aucun dérangement à la faune sauvage mais il est difficile de réaliser des photos originales tant ces parcs de vision sont fréquentés par les photographes et les images qui y sont prises déjà largement publiées. Sur mon site je précise quand la photographie a été faite en captivité, mais ce n'est quasiment jamais relayé par les diffuseurs.

Un conseil au débutant dans votre activité? Il ne faut pas oublier que la photographie animalière n'est pas un hobby comme les autres, car on évolue dans un milieu naturel et on approche la faune sauvage. Aussi, se lancer dans la photo animalière doit vraiment être une passion et un engagement fort. Les animaux sauvages sont moins dérangés par des randonneurs bruyants qui passent sur le chemin tard le matin et tôt l'après-midi que le photographe silencieux qui s'immisce au coeur de leur territoire tôt le matin et tard le soir.

Il faut donc prendre le plus de précautions possibles pour ne pas déranger la faune, camouflage, sens du vent sont très important pour les mammifères. Ne pas chercher à être le plus près possible car cela accroît les risques de dérangements et il y a peu d'intérêt à photographier l'oeil de l'animal dans la mesure ou cela peut être fait avec des animaux captifs. De plus, les performances du matériel permettent de garder une bonne distance avec l'animal.

Un animal disparu revient, lequel ? L'Auroch a disparu en tant qu'espèce. Mais grâce au croisement de races bovines domestiques ayant gardé des caractères primitifs un néo-auroch a été créé et il retrouve sa place dans quelques espaces sauvages européens.

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Avec le bison et le Tarpan, l'Auroch symbolise une époque révolue où l'Europe, couverte de forêts primaires était parcourue d'immenses troupeaux de grands herbivores et leur cortège de grands prédateurs, à l'image de ce que l'on peut encore observer dans les grandes réserves africaines.

Une initiative prise ou à prendre en faveur de la faune sauvage? L'association ARTHEN Bugerbivore promeut le cheval Tarpan, petit cheval sauvage qu'elle réintroduit dans des espaces naturels en France et en Europe. Elle s'inscrit dans un mouvement mondial de "Rewilding", littéralement "le ré-ensauvagement" qui consiste à recréer des écosystèmes complets avec de grands herbivores et leurs prédateurs. Une belle utopie dans un environnement marqué de l'empreinte de l'homme. Cela nécessite de faire évoluer les mentalités des aménageurs, des forestier comme des protecteurs de la nature pour accepter de laisser des espaces sans interventions humaines.

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Une association qui vous tient à cœur ? Le Groupe Tétras Jura que je soutiens depuis longtemps pour y avoir été stagiaire puis salarié et qui réalise un énorme travail de suivi et de conservation d'espèces emblématiques des forêts de montagne, le Grand Tétras et la Gélinotte des bois. Le Grand tétras est une espèce qui vit dans un milieu très exploité et fréquenté et sa préservation nécessite la collaboration de multiples acteurs : forestiers, photographes, acteurs du tourisme, organisateurs de course, chasseurs, collectivités. En tant que relique glaciaire elle est aussi menacée par le réchauffement climatique. Si nous ne parvenions pas à protéger cette espèce, il y aura peu d'espoir d'y parvenir pour bien d'autres.

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Quelle urgence pour la faune sauvage, selon vous? Au-delà de la lutte contre le réchauffement climatique à l’échelle planétaire, il faudrait développer le concept de "sauvage" dans les politiques de préservation de la nature, dans lesquelles l'interventionnisme est la règle. J'en sais quelque chose puisque j'y participe dans mon activité professionnelle. C'est à dire accepter que dans certains espaces européens, autres que les pelouses alpines, les toundras et les zones rocheuses, la nature évolue librement sans autres interventions de l'homme que l'étude, la contemplation, la peinture et la photographie !

Pour conclure, vous disparaissez ce soir, qu’aimeriez-vous laisser comme dernier message ? Je ne sais pas qui a dit cela mais ça me parle :

"Les qualités que l'homme doit développer pour préserver la nature et la faune sauvage, sont les mêmes dont il aura besoin pour se sauver lui-même"!

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