Les réalisateurs

BERTRAND Jean-Michel, rencontre 2016

15 janvier 2020 : sortie du nouveau film de Jean-Michel Bertrand "Marche avec les loups"

Il revient avec un film fascinant. Originaire des Hautes Alpes, le cinéaste français Jean-Michel Bertrand, 57 ans, a réalisé́ plusieurs films ethnologiques dans le monde entier, de la Mongolie au Canada en passant par la Sibérie et l’Islande.

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Cet amoureux de la montagne et de la faune sauvage a signé́ pour le cinéma en 2010 un premier long métrage qui raconte sa quête de l’aigle royal, "Vertige d’une rencontre".

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Aujourd’hui, il poursuit sa carrière de réalisateur au cinéma et vient de terminer un nouveau long métrage : La vallée des loups 

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Nous l'avons croisé à Montier-en-Der, lors du 20ème festival.

De sa voix rauque d'aventurier,  de ses yeux pétillant d'envie de nature, il nous dit tout sur sa vie, ses rencontres, sa passion, sa vision de la nature...

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INTERVIEW

Pouvez-vous résumer votre parcours de vie, de l'enfance à la vallée des loups, en quelques étapes? D'abord, je suis né dans les montagnes des Hautes Alpes dans un village que j'habite toujours,  j'ai quitté l'école très tôt, à 16 ans, commencé la photo de bonne heure avec une seule envie : soit filmer, soit photographier les animaux de la montagne qui m'entourait. C'était vraiment le truc.

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Sauf que... quand j'ai quitté l'école, je suis parti en voyage parce que j'avais envie de voyages, de voir le monde, le stop... Et j'ai croisé un mec incroyable - Douchan Gersi - qui était un producteur/réalisateur belge qui vivait aux Etats-Unis et qui m'a emmené sur un truc de fous, en Haïti : le vaudou! Un truc qui ne me ressemblait pas mais j'ai porté le pied, fais des photos...Il y aurait de quoi écrire deux bouquins! J'ai été son assistant durant quelques années, il m'a mis le pied à l'étrier du cinéma, du documentaire. J'aurais fait n'importe quoi pour lui, soulevé des montagnes.

Et puis, un jour, on m'a conseillé de voler de mes propres ailes.

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L’explorateur belge Douchan Gersi est décédé en 2015 à Bali, en Indonésie, à l’âge de 68 ans. Il est notamment l’auteur des documentaires à succès «La dernière grande aventure des Touareg» (1974) et «Dans la jungle de Bornéo» (1975). 220px-douchan_gersiPassionné par les religions, il conseillera même le réalisateur du film «Stigmata» Rupert Wainwright en 1999. Proche du roi Léopold III, il est également l’auteur du documentaire «Léopold III de Belgique, roi explorateur», retraçant quatre expéditions du souverains au Vénézuela, en Amazonie, au Congo et à Bornéo. D’abord exilé à Los Angeles, aux Etats-Unis, Douchan Gersi s’est définitivement installé à Bali, en Indonésie, en 2003. Il avait parcouru une première fois «l’île des dieux» en 1973 avec Léopold III.

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Et j'ai décidé de réaliser un premier film, un docu sur l'Islande. Et à compter de là - j'avais 20 ans -  je suis parti pour 25 ans de voyage, véritable globe trotter : Mongolie durant un an et demi, chez les nomades, rentré en fraude par la Chine, pris le trans-sibérien, ramené à Moscou par le KGB... Encore des bouquins à écrire!

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Mais le truc fou, c'est que j'étais malheureux, parce que à chaque fois que je quittais ma petite vallée et mon bled pour mes expés, j'avais les boules, le cafard, j'en avais marre... 

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Et puis j'ai fait quelques films sympas, que je revendique, des docus...Du coup ce mec (Douchan) m'a "mis dans le film" alors que je ne faisais que des photos jusqu'alors; et ça m'a convenu ce mode d'expression plutôt sympa.
J'ai fait un film en Irlande, qui parlait de l'IRA, l'Irlande du Nord, les militaires, les terroristes, et aussi des gamins des rues de quartiers pourris qui élevaient des chevaux et des poules à Dublin pour sortir de la drogue, avec la musique des Cranberries et de U2 (Bloody Sunday).

Et quand j'ai fini le film, les mecs m'ont dit "on veut voir les murs de pierre du Connemara, le taxi mauve, etc". Et là,  J'ai dit "c'est bon!", on voulait me diriger vers le formatage, le film de tourisme, et je me sentais mal, j'en pouvais plus et j'ai tout arrêté.

Et j'ai décidé de faire un premier film sur un rêve d'enfance, l'aigle royal ("Vertige d'une rencontre", NDLR : voir ici), qui était en voie de disparition quand j'étais gamin - il en restait 20 couples. Quand on l'avait vu, on avait tout vu.

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Et à quarante ans et quelques, je me suis dit "je vais faire ce film". J'y ai laissé ma culotte, mes chaussettes et mes pantis, j'y ai mis toutes mes économies et on a quand même trouvé une petite boite pour le distribuer - en 2010 -, une sortie confidentielle avec 10 copies. Mais il a fait beaucoup de festivals un peu partout, Vancouver, la Corée, les USA, la Pologne... , il a eu un succès d'estime qui m'a conforté dans l'idée que c'était sympa de raconter des choses mais pas à travers un film animalier formaté, avec des animaux imprégnés, qui attaquent je ne sais quoi, qui viennent se poser à l'endroit prévu, sur le beau sommet avec le beau glacier derrière, ...C'est terrible de parler de liberté quand on a des animaux asservis et dressés, et cela devient inintéressant.

J'ai donc fait ce film, ça a fonctionné, sur ce territoire où j'ai traîné durant des années; et alors je me suis dit "ce n'est pas possible que les loups ne soient pas là", eux qui sont par là depuis 25 ans, arrivés d'Italie, que la vallée était hyper sauvage et giboyeuse.

Et je me suis lancé dans le même truc, essayer de faire un film sur un animal que je ne filmerai peut être jamais!

Ça a été un peu galère au début, trouver des producteurs, ce n'était pas évident; j'ai fait un financement participatif avec Touscoprod, j'ai eu des sous et j'ai rencontré un premier producteur qui n'a pas pu tenir jusqu'au bout mais m'a permis de démarrer - matériel, quelques images. Puis j'ai rencontré un autre producteur, Jean-Pierre Bailly (également producteur des "Animaux amoureux" de Laurent Charbonnier, ainsi que des deux films de Nicolas Vanier :  "Le Dernier trappeur" et de "Loup") de MC4. Il a été intéressé par le projet et à partir du moment où il y a cru, il s'est battu pour le film. Et c'est lui qui a décroché Pathé!

Et on s'est retrouvé avec un film hyper personnel, intimiste, hors normes - pas de loup en gros plan, pas de trucs spéciaux -, tourné à trois personnes - parfois j'étais tout seul, souvent il y avait Marie Amiguet - cadreuse/ assistante réalisatrice qui m'a aidé, l'ingé son. Jean-Pierre a adhéré, il m'a fait rencontrer les producteurs de Pathé qui ont adhéré, qui m'ont fait rencontrer Jérôme Seydoux qui a adhéré après une heure de discussion et m'a dit : "Monsieur Bertrand, on vous accompagne"!

De là, trois ans de quête à partir d'une intuition, avec un but, un loup, la queue d'un loup à trois cent mètres et je serais content! Et, en fait, il s'est passé bien plus de choses que ça.

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Vous avez des références, des maîtres à penser dans votre existence? Dans les naturalistes, Robert Hainard évidemment; un maître philosophique. La nature est un tout. Il ne faut jamais oublier qu'une bonne partie des réponses qui nous taraudent, même existentielles, sont dans la nature. Quand on regarde l'intelligence de la nature à trouver des solutions, c'est extraordinaire. Et Robert Hainard a développé cette approche.

Hubert Reeves aussi me plaît, parce qu'il mélange le très grand, le cosmos, son immensité, son infini, à l'infini de l'atome et du petit.

Quand on est "au loup", qu'on passe un an à ne pas le voir, qu'on se fait chier sous un affût, un bivouac, et qu'on se gèle, qu'est ce qu'on fait? On regarde les fourmis, et les fourmis, elles racontent des choses aussi. Et c'est vachement intéressant; je me dis parfois que le loup est presque un prétexte à se plonger dans tout cela, à se dépasser. Comme un être humain.Je n'aurais jamais cru à aller aussi loin que le loup m'a emmené.

Si vous étiez un animal sauvage? Lequel? Ben l'aigle c'est pas mal, un petit coup d'aile, voir de là-haut; le vol ça me fascine; quand je me suis lancé sur le loup, je me suis dit c'est quand même léger par rapport à l'aigle qui parcourt des dizaines de kilomètres en moins de deux, sa vue, sa façon de dominer le territoire...Le loup, il est un peu cheap, et je me demandais si j'allais adhérer; et en fait...Il m'a amené tout ce que je voulais.

Avec l'aigle, j'étais un voyeur, je me cachais, je ne dérangeais pas. Mais avec le loup, ça ne marche pas, car il vous sent. Donc il faut qu'une relation s'installe. Mais attention, on n'est pas chez Walt Disney, on ne finit pas avec les louveteaux sur les genoux! Et ce n'est pas le but du film. Le but c'est de ne pas être intrusif. Et c'est le loup qui décide, qui mène la barque.

Une des plus belles rencontres de votre vie, c'est le loup? Ah oui! Le loup c'est le choc. Et je continue d'être accro!

Et plus tard ? On fera autre chose. Le cinéma c'est le cinéma, il n'y a pas de cinéma nature; d'ailleurs mon film n'est pas un docu, c'est une histoire. J'ai encore envie de raconter des histoires. J'irai peut-être vers la fiction, je ne sais pas. Je continuerai à faire du cinéma, raconter à ma façon des histoires, mon histoire, ce qui me pèse sur le coeur.

Je n'ai pas envie de perfectionner la technique, genre le loup devant la lune en train de hurler...

Le but c'est d'avoir des choses à partager. Comme cette histoire, une émotion, un parcours initiatique que j'avais envie de partager, d'en faire un film. D'ailleurs ce film aurait pu être une fiction, avec un acteur jouant mon rôle. Et -être écrit. Sauf que cette histoire s'est écrite au jour le jour.

Votre film est une véritable quête. Mais, au delà du côté scientifique, technique de la caméra, au delà même du loup, qu'est ce que vous cherchez? C'est ça! Que le loup soit un prétexte. La technique on s'en fout. Quand on cherche l'animal, on se retrouve soi-même. Quand on cherche le loup, on rencontre l'Homme. Pas forcément moi. L'être humain. L'animal trimballe des tas de choses qui traînent dans notre inconscient collectif. Se retrouver face à soi, seul, longtemps; on est dans un monde de fous, speed, assez superficiel. Quand j'avais un loup face à moi, je me disais qu'il était peut être déjà là il y a 10 000 ans, sur un territoire identique, avec des hommes, un peu différents.

Ça prend tout de suite une dimension philosophique, spirituelle, mais pas de la spiritualité chiante, pas de mysticisme, spirituelle... Le mystère... Avec toutes les réponses qui sont là, dans les brins d'herbe, dans l'ADN des êtres... Le Grand Tout dont parle Hainard. En étant autre qu'un écolo caricatural ou je ne sais quoi.

A la fin du film, il y a un moment très émouvant, quand vous décidez d'arrêter, de quitter le territoire, vous exprimez l'idée que ce n'est plus votre temps, qu'il vous faut partir. Vous n'aviez pas envie de rester avec eux? C'est bien le problème, c'est une drogue dure. Il y a un problème de responsabilité. On se dit "est-ce que je continue pour me faire plaisir, que je vais au bout du bout, je fais du plus plus" - on vit dans un monde du plus plus - "ou je fais du raisonnable"? Je trouvais que le plus plus n'était pas très habile, que cela risquait de mettre la meute en danger parce que les animaux risquaient de s'habituer à moi? Je me suis dit "on fait ça classe"! Classe mais pas facile, car tous les jours je me dis "ils sont là, ils sont pas là, ils sont passés où?...." Une drogue dure! Et l'émotion de les voir! Donc arrêter, dur dur, pas simple.

D'autre part, il fallait bien arrêter ce film.

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Cette vallée, c'est un Eden; mais on y entre, on en sort, ce qu'on font les loups. Y a t'il un danger qui la menace, qui menace cette meute? Non. Ils ont tout ce qu'il faut. Il y a du bouquetin, du chamois, du mouflon, du sanglier, du cerf; il n'y a pas de troupeaux de brebis donc pas de conflit possible. Sauf que le loup est aujourd'hui l'animal le plus pourchassé de France.

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Justement, nous aimerions bien avoir votre opinion là-dessus; c'est un problème difficile cette relation Homme/loup, Homme/sauvage. Comment voyez-vous cette question?

J'essaie de ne pas être dans les postures - ceux-là sont des cons, ceux-là ont raison. Je suis né dans cette vallée, j'ai de la famille là-bas, des grands oncles éleveurs, donc je connais bien la problématique.

Le loup a disparu il y a un petit siècle de France, la manière de gérer les troupeaux en alpage a changé, il n'y avait plus de prédateur donc on avait tendance à laisser les animaux aller et venir; et puis le prédateur est revenu. Un vrai bouleversement pour les éleveurs et les bergers. Le but n'est pas de les accuser. Le problème est qu'il y a un déni de l'animal et un choix à faire de la nature : une nature sauvage, ce qui est encore possible, et le loup nous le démontre à sa place en haut de la chaîne alimentaire, ou une nature gérée.

J'ai envie d'élever le débat. Est-ce qu'on est contre l'orage parce que ça tue? Est-ce qu'on est contre l'hiver parce qu'on se les gèle? C'est débile! Et pour l'orage, pour l'hiver? Débile?

Est-on pour le sauvage avec les ennuis que cela peut apporter? Je ne suis pas un spécialiste mais peut-on l'accepter? On sait que ça se passe mieux en Italie même si il y a du braconnage et même si le loup emmerde les bergers, car il emmerde aussi les bergers, c'est une règle. Mais les troupeaux sont moins importants, les brebis sont laitières, elles rentrent tous les soirs pour la traite.

Je ne me permettrai pas d'attaquer ces gens là, c'est leur vie, leur métier; les petits éleveurs par exemple, qui ont peu de brebis et pas les moyens des gros pour les protéger. Le Parc devrait les subventionner.

Par contre la presse locale se fait le relais des pires ragots, - "attention! Il y a des loups, ne sortez pas vos enfants" - et les politiques sont clientélistes et prêts à tout pour attirer l'électorat en allant caresser dans le sens du poil ceux qui crient le plus fort.

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 (u-trail.com, avril 2016)

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J'en appelle à la responsabilité des médias et des politiques. Quand j'entends un élu de ma région dire que les loups ont été réintroduits d'Italie par des agents du Parc du Mercantour, on est dans la démagogie l'irresponsabilité. Et cela monte les uns contre les autres.

Il faut savoir ce qu'on veut, quelle nature, mais la posture et la démagogie ne feront pas avancer le débat.

Vous êtes engagé dans des associations? Non! Je milite avec mes films.

Vous voyez une urgence pour la vie sauvage? On est dans un monde de tarés, qui marche sur la tête, un monde de lobby, de fric. Révolution totale! Et là, je suis d'accord avec Nicolas Hulot, un mec pragmatique, et le génie humain pourrait être au service de la sauvegarde de la planète. Mais on est aux mains de quelques voyous qui tiennent l'énergie fossile. Je suis pour un soulèvement. Et prêt à militer. Mais vers une ouverture, on est sur le même bateau; j'ai de l'espoir mais il serait temps de se botter le cul.

Pour conclure, vous mourez ce soir. Quel dernier message avez-vous envie de laisser? J'ai vécu grâce à la nature, j'ai vécu des choses difficiles, comme beaucoup, mais c'est la nature qui m'a sauvé. Respect!

Et je me dis que si je meurs ce soir, je vais repartir dedans et que c'est reparti pour un tour!

 

A lire également son interview sur le site du Monde : cliquez ici

 

 

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