Par Reporterre
Le zoo de Beauval pourrait accueillir les 12 dauphins du Marineland d’Antibes, au prix d’un coûteux « lagon naturel ». C’est la moins mauvaise des solutions, estiment les associations, qui préféreraient des sanctuaires marins.
Alors que tous les projecteurs sont braqués sur Wikie et Keijo, les deux dernières orques du Marineland d’Antibes (Alpes-Maritimes), quid de leurs compagnons d’infortune ?
Douze dauphins tournent toujours en rond dans des bassins vétustes et plein d’algues, depuis que le zoo marin a fermé ses portes en janvier 2025. À l’instar des deux épaulards, dont le sort n’est toujours pas fixé, ces dauphins se retrouvent sans solution de replacement, alors que la détention et les spectacles de cétacés seront interdits à partir de 2026.
Un projet de sanctuaire marin en Grèce aurait pu accueillir ces dauphins, mais ce dernier a été bloqué par les lobbies des parcs à thèmes marins. Désespérant de trouver une issue pour ces animaux, la ministre de la Transition écologique démissionnaire Agnès Pannier-Runacher et l’ambassadrice déléguée à l’environnement Barbara Pompili ont alors fait appel au zoo de Beauval, le plus grand de France, pour tenter de débloquer la situation.
Un possible transfert en Chine… pour continuer les spectacles
Rodolphe Delord, son directeur, a proposé de construire un « vaste lagon naturel » dans l’enceinte du zoo, qui pourrait accueillir les douze cétacés d’ici un an ou deux. Un projet présenté lors d’une réunion ministérielle le 5 septembre, en présence de plusieurs ONG de protection animale.
Sa proposition a été accueillie plutôt favorablement par les associations. « Ce n’est pas la solution parfaite, mais c’est la moins mauvaise à l’heure actuelle » a estimé la présidente de Sea Shepherd France, Lamya Essemlali, dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux. « Ce projet a besoin d’être précisé, mais il permettrait de débloquer la situation en attendant que les sanctuaires marins n’ouvrent », a plaidé Muriel Arnal, la présidente de One Voice.
Sans autre possibilité, les cétacés pourraient être transférés en Chine pour continuer les spectacles, comme cela est arrivé aux huit dauphins du zoo de Madrid, et, plus récemment, à ceux du parc de Malaga, discrètement déplacés le 7 septembre.
« Il faut être pragmatique. C’est une solution qui va sauver des vies, renchérit Christine Grandjean, présidente de l’association C’est assez !. Si ces dauphins sont envoyés en Chine, ils vont continuer d’être exploités dans des conditions abominables pour les spectacles et la reproduction jusqu’à leur mort. »
30 000 m3 d’eau de mer reconstituée
Le manque d’espace, la monotonie et les abus des dresseurs déclenchent maladies et comportements répétitifs chez les animaux, comme le décrit un récent rapport, rédigé par des associations de protection animale, dénonçant les mauvaises conditions de détention des cétacés dans la plupart des parcs chinois. La proposition du parc de Beauval apparaît donc comme une porte de sortie temporaire, en attendant la création de sanctuaires marins en mesure d’accueillir ces animaux.
Mais ce projet coûte cher et nécessite des aménagements techniques d’ampleur : 1 hectare de bassin, avec des fonds variables de 0 à 8 m, et 30 000 m3 d’eau de mer reconstituée, stérilisée grâce à une technique mécanique à base d’ozone et de rayons ultraviolets. Le tout traité « sans chlore et sans produit chimique », promet Rodolphe Delord à Reporterre.
Un projet à 25 millions d’euros, partiellement financé par le parc zoologique, en l’attente d’autres financements. « Je ne vous garantis pas que cela puisse aboutir, et qu’il se réalise », prévient Rodolphe Delord, sur le site du zoo de Beauval. Il ajoute également être un peu pris au dépourvu par l’urgence de la situation : « Ce n’était pas du tout dans mes projets, je n’y avais pas du tout pensé. »
Disons qu’il n’y pensait plus. Car en 2016, Delord rêvait déjà de construire « un site jamais vu, avec courants marins, vagues et lagon qui aurait tiré les parcs marins vers le haut », peut-on lire dans un article de La Nouvelle République. Dans plusieurs articles de presse de l’époque, le projet était présenté comme un « delphinarium ». Un terme que Rodolphe Delord récuse aujourd’hui à cause de sa connotation négative et passée de mode.
Ni reproduction, ni spectacles
À l’époque, sa proposition avait été vertement condamnée par les mêmes associations de protection animale présentes à la réunion le 5 septembre. « C’est un projet d’un autre temps ! », dénonçait One Voice en 2016, se réjouissant de son abandon quelques semaines plus tard, après qu’un flot de visiteurs manifeste son mécontentement. « Nous étions parmi les premiers à nous battre contre ce delphinarium. Dès qu’on a su ça, on a lancé une grande manif’ », rappelle Christine Grandjean de C’est assez !.
Quelle différence avec le projet d’aujourd’hui ? « En 2016, notre projet était déjà innovant, mais nous ne nous étions pas bien fait comprendre du public, regrette le directeur de Beauval auprès de Reporterre. C’était déjà l’idée de faire un nouveau modèle, sans spectacles, sans interaction entre les animaux et le public, mais juste avec des animations commentées. » Aujourd’hui, le lagon sera « encore différent », promet le directeur de zoo, qui assure avoir tout repris à zéro : « Ce sera un espace dédié au bien-être animal, à la conservation de la biodiversité, et à la recherche scientifique. »
« S’il s’avère que c’est le même projet qu’il y a dix ans, nous ne le soutiendrons pas, prévient Muriel Arnal de One Voice. Mais cette fois-ci, il n’y aura pas de reproduction, ni de spectacles ou d’interaction avec le public, et ce sera uniquement pour l’accueil d’animaux issus des delphinariums qui ferment, ou qui proviennent des échouages. On n’a pas encore discuté de tous les détails, mais il est très clair que l’idée n’est absolument pas de récupérer des dauphins capturés dans la nature ou d’en faire naître d’autres. »
C’est assez ! et Sea Shepherd exigent aussi des garanties, notamment le fait que les dauphins puissent être immédiatement transférés vers des sanctuaires marins une fois que ceux-ci auront ouvert à Tarente en Italie). « Les bassins qui seraient construits à Beauval ne doivent être que transitoires. Il ne s’agit pas de construire un sanctuaire à terre », précise Lamya Essemlali, de Sea Seapherd.
Le zoo pourrait se rémunérer sur les entrées permises par l’arrivée des cétacés
À Beauval, il n’y aura donc ni reproduction, ni spectacles… mais les bassins des dauphins seront toujours accessibles au public, dans l’enceinte du zoo. Une condition qui chiffonne un peu les associations de protection animale : « Cela fait partie des points qui restent à préciser avec M. Delord », temporise One Voice. Pourquoi est-ce une corde sensible ? Parce que cela signifie que le zoo de Beauval pourrait se rémunérer sur les entrées permises par l’arrivée de ces nouveaux pensionnaires.
Or chaque nouveauté a permis au zoo d’engranger plus d’entrées : en 2012, date de l’arrivée des pandas, le nombre de visiteurs par an est passé de 600 000 à 1 million. Même chose en 2016 : alors que le nombre de visiteurs stagnait aux alentours de 1 100 000 en 2015, voire avait un peu chuté les années précédentes, l’arrivée des hippopotames et la construction d’un marais africain semble avoir fait redécoller le parc, qui atteint alors les 1 350 000 visiteurs par an.
Sans parler de l’effet « bébé panda », avec la naissance de deux petits en 2021. Le zoo a communiqué abondamment sur ces naissances, et le nombre de visiteurs est passé de 1 400 000 à 2 millions en une seule année. En 2022, le chiffre d’affaires de l’entreprise s’est élevé à 104 millions d’euros, contre 60 millions en 2020 (même si on peut aussi imputer cette hausse à la fin de la période des confinements liés au Covid, et que d’autres facteurs sont certainement à prendre en compte dans le calcul).
Des associations soutenantes mais prudentes
« Les dauphins seront visibles du public à des fins pédagogiques, et serviront aussi pour des programmes de recherche scientifique », confirme Rodolphe Delord. Ainsi, même réalisée dans les meilleures conditions possibles, il y a fort à parier que l’arrivée de ces « rescapés » du Marineland attire les visiteurs et constitue une manne financière pour le zoo. Une façon, quelque part, de perpétuer la captivité lucrative de ces animaux.
Les associations se disent prêtes à accepter ce prix, vu l’urgence de la situation : « On sait qu’il y aura de la présentation au public… Mais, en même temps, c’est un zoo, donc s’il y a des dauphins dedans, et que les gens ne peuvent pas aller les voir, ce serait un peu ridicule… », admet Christine Grandjean de C’est assez !. « Je n’aime pas les zoos, mais Beauval est loin d’être le pire zoo de France, ajoute-t-elle. Ce n’est pas parfait, mais j’ai confiance dans ce projet, et je le soutiendrai, à condition qu’il respecte nos garde-fous. »
Même son de cloche du côté de Sea Shepherd qui dit « ne pas s’opposer au projet » malgré cet aspect de la présentation au public, au vu de la menace qui plane sur ces animaux. Chez One Voice, Muriel Arnal rejoint ses consœurs, mais se montre un peu plus dans l’expectative : « On attend d’avoir plus de précisions, car tout cela est encore très flou. »

