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ROCH Philippe, le combat d’une vie : réconcilier culture et nature, pour une écologie de l’amour

On s'est connu dans les années 80, époque où il dirigeait la section genevoise du WWF qu'il avait créée. On s'est entraperçu les années suivantes quand il "entra" en politique. On s'est parlé par ci par là quand il s'est replié sur sa ferme bio et dans ses écrits...Bref, on ne s'est jamais tout à fait perdu de vue.

Genève, le 28 avril 2011 © Magali Girardin.

Philippe Roch est un de ceux qui ont compté sur le chemin de l'écologie, qui ont compris avant d'autres que la planète ne tournait plus très rond et qui ont agi pour que cela change.
Il était important de faire un petit bilan de son cheminement en ces temps troubles qui demandent des mesures d'urgence.

Carrière professionnelle (résumé)

Responsable du WWF Suisse (World Wide Fund for Nature) pour la Suisse romande, membre de la direction suisse, puis Directeur du WWF-Suisse (1977-1992) dont il fera la plus grande association de protection de la nature de Suisse.

Directeur de l'Office fédéral de l'environnement, des forêts et du paysage avec le titre de Secrétaire d'Etat. 400 collaborateurs et collaboratrices, budget de 600 millions de CHF. (1992-2005)

Consultant indépendant (dès 2005)

Membre du Comité d'éthique et de déontologie de l'Université de Genève

Sa biographie complètehttps://www.pirassay.ch/biographie-3

Tous ses livreshttps://www.pirassay.ch/livres

Son dernier livre : "Le penseur paléolithique" 2ème édition revue et corrigée

Votre Parcours en quelques lignes Dès ma plus tendre enfance j’ai développé une relation très forte avec les arbres du jardin familial.

Ils étaient mon refuge, mes confidents et par cette relation intime je me suis senti très vite un membre à part entière de la grande famille de la nature. Puis j’ai assisté à la destruction brutale du monde campagnard où j’étais né en 1949 : des arbres centenaires abattus, des haies arasées, de vieux murs de pierres détruits et le territoire envahi par d’immenses constructions stériles, toute une harmonie qui subissait l’assaut l’expansion genevoise. Cela m’a profondément affecté et motivé dès l’âge de 12 ans à m’engager pour la sauvegarde de la nature sauvage. À cette époque des films, par exemple ceux de Christian Zuber et de Jacques-Yves Cousteau

 

m’ont fait prendre conscience que le même phénomène menaçait les grands écosystèmes de la Planète. J’ai entrepris des études scientifiques, achevées avec un doctorat en biochimie, puis je me suis consacré entièrement à la protection de la nature, un engagement couronné par un doctorat en géosciences et environnement honoris causa de l’Université de Lausanne "pour son apport à la prise de conscience environnementale et au développement des connaissances en ce domaine en Suisse et à l'étranger, pour son humanité et son non-conformisme éclairé ».

Vos actions en cours et à venir en quelques mots ? Après m’être engagé au sein d’organisations de protection de la nature, j’ai créé il y a 50 ans la section genevoise du WWF, j’ai exercé pendant 13 ans sur le plan suisse la fonction de secrétaire d’État et directeur de l’office fédéral de l’environnement, des forêts et du paysage (1992 – 2005). J’ai contribué à renforcer la législation sur les déchets, la lutte contre la pollution de l’air, la protection des eaux, les OGM. J’ai inventé la première loi sur les émissions de CO2 et mis en place la protection des zones humides, des forêts alluviales et des paysages marécageux en conséquence du succès de l’initiative de Rothenthurm sur la protection des marais, dont j’ai été l’un des acteurs et qui a été acceptée par le peuple suisse en 1986. J’ai activement participé à l’élaboration des grandes conventions internationales sur l’environnement, à la gouvernance du Programme des Nations-Unies pour l’Environnement (PNUE) et au développement du Fonds pour l’environnement mondial (GEF / FEM).

Avec René Dumont en 1985

Je continue à soutenir des associations dans leur lutte pour la protection de la nature et des paysages, par exemple contre l’implantation d’éoliennes industrielles dans les plus beaux paysages de Suisse, et à mener moi-même quelques luttes locales par exemple pour la protection des rives sauvages du Rhône à Genève. Je mène un travail philosophique et spirituel autour de la place de l’humain dans la nature et sur la relation entre culture et nature.

Quels sont vos maîtres à penser, vos références culturelles ? La personne qui m’a le plus marqué déjà dans mon enfance et continue de m’inspirer chaque jour aujourd’hui est l’artiste, naturaliste et philosophe Robert Hainard.

Il est un pionnier de l’écologie et de l’éthique environnementale. Il a vécu une relation holistique avec la nature, en particulier les animaux qu’il a minutieusement observés, décrits, dessinés et gravés pour produire des estampes remarquables qui transmettent sa relation rationnelle, sensitive, émotionnelle et même musculaire avec eux.

J’ai aussi entamé un intense dialogue avec Jean-Jacques Rousseau qui a observé la société humaine et son évolution à travers le prisme de la nature et qui a eu des intuitions visionnaires inspirantes pour notre époque. Enfin je me sens encore très proche d’un Alexander von Humboldt, Henri David Thoreau, Arne Naess et d’une multitude de belles âmes qui ont œuvré plus humblement au respect et à la sauvegarde du monde sauvage.

Arne Naess

Pourquoi cet intérêt / cette attirance pour le sauvage ? Vous avez raison d’évoquer le sauvage c’est-à-dire, selon les termes de Robert Hainard, « essentiellement ce que l’homme n’a pas fait, c’est-à-dire la seule chose qui puisse nous enrichir ». L’Antiquité pensait que la Terre était le centre de l’univers. Cela n’a pas vraiment changé aujourd’hui puisque notre civilisation est centrée sur l’humain et méprise la nature qu’elle ne considère plus que comme un objet à sa libre disposition, ce qui conduit à sa surexploitation et sa destruction. Le sauvage nous aide à sortir du solipsisme humain et à nous connecter à l’infini de la Nature. Carl Gustav Jung a bien montré comment la rupture de nos liens ancestraux avec une nature animée, c’est-à-dire habitée par une dimension spirituelle, a produit de profonds désordres psychiques qui expliquent notre fuite dans la consommation et la compétition.

Si vous étiez un animal sauvage ? Je respecte tous les animaux avec une sympathie particulière pour ceux dont le caractère sauvage est le plus marqué. J’ai une affection particulière pour ceux qui ont conservé leur caractère sauvage jusque dans nos contrées tellement urbanisées. Selon les circonstances je me verrais volontiers ours, loup, blaireau, gypaète ou corneille ; disons que ce sont mes animaux totem.

La ou les deux plus belles rencontres de vie/faune sauvage ?  J’ai ressenti de très fortes émotions la première fois que j’ai vu débouler une harde de sangliers un soir d’hiver dans les bois de Versoix ou que j’ai entendu bramer les cerfs au cœur de la forêt des monts du Jura tout en apercevant au loin les lumières de l’agglomération genevoise. Chaque rencontre sauvage produit chez moi une forte émotion : un serpent, un crapaud ou un renard, que j’admire et respecte bien qu’il se soit souvent servi dans mon poulailler. Tout récemment dans une forêt du canton de Vaud j’ai pu observer quelques bisons d’Europe amenés ici pour améliorer les chances de survie de cette espèce menacée que je n’ai pas eu l’occasion d’observer en Pologne. Cette rencontre m’a fait rêver d’un monde dans lequel l’humanité, humble et discrète, s’épanouirait au sein d’une immense nature sauvage.

©jbdumond2021

Votre/vos lieux de nature préféré ? Tout lieu sur terre où la présence humaine est restée discrète et laisse la nature déployer sa diversité et sa magnificence librement. Une tourbière dans le Jura, une rivière sauvage et une forêt dans le Morvan, mais aussi un étang en Dombes ou en Brenne ou un coin de jardin abandonné à la nature.

étang de Brenne; ©jbdumond2021

Le lieu mythique où vous rêvez d’aller ? Sur Terre certainement ! L’idée transhumaniste d’une fuite dans un ailleurs ne me tente pas. Nous devons faire le travail ici et maintenant. Le plus petit espace laissé à la nature libre et sauvage est une source infinie d’émerveillement. J’ai aussi vécu des moments exceptionnels lorsque j’ai eu la chance rencontrer des tigres en Inde et la grande faune de la savane africaine, ou de m’immerger dans une forêt tropicale humide à Bornéo et en Papouasie.

L’œuvre qui vous semble symboliser le mieux votre parcours ? Trois de mes livres permettent de saisir l’ensemble de mon engagement écologique, politique avec « Croissance, décroissance, pour une transition écologique », philosophique avec « Le penseur paléolithique » et spirituel avec « Ma spiritualité au cœur de la Nature ». J’ai largement puisé dans les œuvres de la période romantique qui manifestent une réaction philosophique et artistique contre la montée de l’industrialisation dévastatrice et du positivisme. J’ai aussi été enchanté par l’étude des civilisations qui ont cultivé une relation forte avec la Nature, celles des peuples racine comme le peuple Kogi que j’ai eu le privilège de rencontrer dans la Sierra Nevada de Santa Marta en Colombie. 

Quel matériel et quelles techniques utilisez-vous pour rencontrer la vie sauvage ? Mes principaux outillages sont mon ma curiosité pour l’autre et mon intuition. Je n’ai pas développé des compétences artistiques ou photographiques. C’est l’immersion dans la nature qui m’a offert mes plus belles rencontres. Je n’ai pas eu le besoin de capturer telle ou telle scène sauvage, ou telle espèce rare. Ressentir intimement une présence sauvage suffit à me combler et je me réjouis de savoir que tel écosystème existe, même si je ne pourrai jamais le visiter, comme je souffre de chaque atteinte à la nature même lointaine.

Un conseil au débutant dans votre activité ? Tout engagement efficace pour la nature commence par un acte d’amour. C’est une forme d’écologie que Luc Ferry n’a pas retenu dans son ouvrage sur les sept écologies. J’ai été toute ma vie un militant, un activiste et je n’hésite pas à me qualifier de fondamentaliste si l’on entend par là la conviction profonde que la recherche d’harmonie entre l’humanité et la nature est une tâche essentielle, primordiale. Toute mon action a été et reste motivée par l’amour de la vie dans toute sa diversité, une posture qui m’a permis de traverser et surmonter les épreuves d’un combat parfois très conflictuel et souvent décevant. Je plaide donc pour une écologie de l’amour.

Un animal disparu revient, lequel ? Chaque animal est fantastique et chaque animal comme chaque humain dépend de tous les autres. Il n’y a donc pas de hiérarchie, mais une communauté vivante qu’il faut sauvegarder dans toute sa diversité et son unité avec le milieu naturel qui la soutient. Comme l’écrivait Robert Hainard et plus récemment le pape François, toute disparition d’un élément de la nature est pour nous comme une mutilation personnelle.

Une urgence pour la vie / la faune sauvage ? Les actions les plus urgentes et les plus importantes consistent à s’engager pour la sauvegarde des espaces sauvages les plus grands possibles et de garantir leur connexion, sans oublier que chaque mètre carré laissé à lui-même est une source d’émerveillement qui contribue à la beauté et à la résilience du tout.

Une initiative prise ou à prendre en faveur de la faune sauvage, laquelle ? Mais l’engagement le plus important et le plus difficile est celui qui consiste à remettre fondamentalement en question l’idéologie de la croissance, économique et démographique, qui domine notre civilisation et qui porte en elle la fin de notre espèce. Cet indispensable bouleversement paraît impossible tant nos sociétés sont bâties sur le modèle de la croissance. Alors il faut entamer une transition vers une nouvelle civilisation. J’en propose quelques éléments dans mon livre « Croissance, décroissance, pour une transition écologique » et je soutiens toutes sortes d’initiatives qui vont dans cette direction.

Une association qui vous tient à cœur ? Pourquoi ?Toutes les associations qui s’engagent sincèrement et courageusement pour la nature sauvage méritent notre soutien. Dans ce monde à la dérive il faut des organisations intrépides et indépendantes. Je constate que nombre d’entre elles ont perdu leur fougue et leur courage. Craignant les conflits elles cherchent d’emblée des compromis faibles, au détriment de la nature. En France j’ai eu l’occasion de collaborer entre autres avec les FRAPNA, la LPO et Robin des bois. En Suisse je suis encore engagé dans les Conseils des Fondations Franz Weber et Helvetia Nostra. L’idée de développement durable a fait des ravages dans la protection de la nature au profit d’une écologie technophile qui entretient une illusion technologique, une foi naïve qui pense que les techniques nous libèreront du devoir de modifier nos modes de vie.

Pour conclure, vous disparaissez ce soir, qu’aimeriez-vous laisser comme dernier message ?

Engagez-vous avec lucidité, courage et par amour pour une réconciliation entre l’Humanité et la Nature. Pensez chaque jour aux effets de ce que vous entreprenez sur la Nature, pensant comme Aldo Leopold que   toute action qui apporte un bénéfice pour la Nature est bonne et toute action qui lui porte atteinte est mauvaise.

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