Personnalités à découvrir

Une journée avec… Jean-Michel BERTRAND

Nous ouvrons notre nouvelle série de reportages avec le portrait de Jean-Michel Bertrand, farouche défenseur du loup.

 

C’est en plein milieu de l’été que Jean-Michel trouve le temps de me recevoir, chez lui, à Saint-Bonnet en Champsaur, une des portes d’entrée du parc national des Ecrins.

RDV est fixé en fin de matinée au centre-ville, dans le café où il a ses habitudes et où il prend la température des montagnes. Pas le temps d’avaler un petit noir que déjà se profile une silhouette familière, reconnaissable à deux indices : d’abord une éternelle casquette kaki vissée en permanence sur la tête, et surtout une pétrolette passe-partout visible dans son dernier opus « Vivre avec les loups » en terrain enneigé. Une mobylette néo-zélandaise 2 roues motrice électrique, de marque Ubco, qui l’amène partout et par tous les temps.

S’il est ponctuel, il n’est pas pour autant disponible de suite. Natif de ce village de montagne niché dans un paysage original de bocage, il y connait tout le monde. Le temps de saluer famille, amis & connaissances, collaborateurs (dont le cadreur de son dernier film), et d’échanger quelques infos avec ses amis de l’ONF et de l’OFB, il s’assoit enfin.

La poignée de main est ferme, le regard franc. Et cette voix, sourde et rauque, qui a sans nul doute contribué au succès de ses films...

Les premiers échanges sont fluides, le ton amical, mais le répit est de courte durée : s’il ne connait pas tout le monde, le monde le connait désormais ! La table voisine de randonneuses, ayant reconnu le personnage, s’immisce sans vergogne dans la discussion et nous éloigne des sujets que je souhaitais aborder.

Nous décidons d’aller nous sustenter à son domicile tout proche.

Un détour par la librairie locale où, hasard du calendrier, son fils Sacha dédicace avec succès son premier livre (11h02, le vent se lève, « un roman féroce sur l'emprise et une ode à la vie sauvage »), et nous voilà attablés quelques minutes plus tard chez lui en compagnie de son épouse Mylène, dégustant les spécialités locales : des tourtons (beignets frits fourrés de pommes de terre, tomme fraîche et oignons) et une tarte sablée garnie de confiture de myrtille.

Au milieu de magnifiques dessins et d'aquarelles (Julie WINTZ-LITTY) accrochés au mur,

la conversation s’oriente bien évidemment autour du loup, mais aussi du contexte économique et social qui pèse sur le débat

Je découvre un naturaliste engagé et vent debout contre une frange d’agriculteurs et d'éleveurs qui selon lui se posent en victimes permanentes, instrumentalisent le débat et manipulent l’opinion publique, aidés en cela par des syndicats et des politiques inféodés.

Il s'explique : "Certains agriculteurs de montagne se plaignent dans les médias sur leurs conditions de vie et de travail, en oubliant de rappeler que l'Europe contribue financièrement dans les (très) grandes largeurs au maintien de leur mode de vie. A l'échelle de la vallée du Champsaur ce sont plusieurs centaines de milliers d'euros (plusieurs millions vérification faite sur le site gouvernemental dédié) de subventions qui sont versées. 

Les motifs d’aides : « zones soumises à des contraintes naturelles ou spécifiques », « aide de base au revenu pour un développement durable », « programmes pour le climat et l’environnement » …

Je ne remets pas ces aides en question, mais les bénéficiaires ne devraient pas avoir la mémoire courte.

Et de cibler la FNSEA et le syndicat des jeunes agriculteurs (les plus virulents et menaçants quand il participe à des débats), coupables selon lui de souffler sur les braises dès que le loup pointe le bout de son nez.

Au fil des échanges nous nous découvrons des connaissances communes, dans le monde du naturalisme ou de la photographie animalière. Qui s’avèrent être malheureusement plutôt petits pour pouvoir peser…

Il est maintenant temps d’aller relever quelques-uns des pièges photo que Jean-Michel a posés discrètement dans les forêts avoisinantes. Couplées aux empreintes relevées sur le lit sablonneux des torrents à sec,

 

aux crottes déposées sur les chemins,

 

et aux témoignages humains, cette vingtaine de caméras à la définition bluffante

et pourvues d’un micro lui permettent d’actualiser régulièrement un inventaire précis des meutes actives dans le massif : naissances, nouveaux individus arrivés sur le secteur, disparitions … sur les 6 présentes dans les massifs du Champsaur Valgaudemar (c’est tout de même un nom tout droit sorti d’Harry Potter)

La première « récolte » nous amène à l’orée du Parc National des Ecrins. Un tout petit quart d’heure de marche : l’accès est étonnamment facile, et le lieu fréquenté quotidiennement par les humains. Le loup n’a vraiment peur de rien…

Sur la carte mémoire, quelques randonneurs en goguette, des sangliers, un cerf et un renard qui passe et repasse, mais point de loup. Jean-Michel est inquiet : aucun signe des trois petits nés l’an dernier. Ont-ils changé de vallée, ont-ils été braconnés ou éliminés par un concurrent venu d’un autre massif ?

 

Sur le chemin du retour, à quelques mètres de la limite officielle du parc, Jean-Michel s’arrête pour échanger quelques mots avec Sébastien (nous avons changé son prénom par crainte de représailles potentielles émanant des anti-loups, qui vont vite le considérer comme un judas puisqu’il ose échanger avec l’ennemi…), berger nouvellement installé dans les parages en toute connaissance de cause, tiraillé dans une tolérance vis-à-vis du loup teintée d’inquiétude permanente. Malgré une clôture électrique plus haute et plus puissante que la moyenne (financée à 80% par l’Etat), Sébastien vit avec la peur au ventre de découvrir au petit matin ses brebis égorgées par la meute rodant dans les parages.

Jean-Michel a un discours rassurant mais aussi transparent : « Le loup sait que tes brebis sont là. Il les sent, il les voit. Mais il sait aussi qu’elles sont protégées par ta clôture, il a certainement déjà pris une châtaigne. Par contre à la moindre erreur de ta part – courant pas branché, tas de bois qui lui permettra de sauter par-dessus ta barrière - , il en profitera, sois-en certain ! »

Sébastien en profite alors pour annoncer l’arrivée dans l’après-midi de deux chiots amenés à garder le troupeau après une formation de quelques mois. Sujet d’actualité s’il en est puisqu’il allait faire les gros titres le lendemain du Dauphiné Libéré : « garder sans effrayer : mission impossible ? ».

Sujet sensible également puisqu’un photographe animalier Pyrénéen vient cet été de frôler la catastrophe après avoir tenté d’échapper en montagne durant toute une nuit à sept ou huit chiens très agressifs livrés à eux-mêmes, sans berger pour les contrôler.

C’est là toute la subtilité : ces molosses de 80 kg doivent être des démons la nuit et des anges en journée, ce qui nécessite un dressage de longue haleine. Mais aussi une certaine stabilité : trop de chiens sont parachutés dans des environnements inconnus, au milieu de troupeaux qu’ils ne connaissent pas, et gérés par des bergers peu au fait des mœurs canins.

Sébastien suggère d’ailleurs à Jean-Michel de passer régulièrement devant l’enclos afin que les chiens s’habituent à sa présence puisqu'ils seront amené à le voir passer régulièrement...

Après quelques derniers tuyaux et un point sur les attaques récentes dans le massif, nous reprenons la route pour aller relever d’autres pièges.

Changement de montagne, et pour le coup un accès un poil plus compliqué.

Ces images-là se méritent : chemins escarpés et ravinés, pierriers, et un beau précipice pour celui qui se louperait faute d’avoir les bonnes chaussures. Je n’insiste pas, préférant contempler sagement à la jumelle le panorama grandiose qui s’offre à moi.

Jean-Michel réapparait trente minutes plus tard, cette fois avec le sourire de celui qui a de la matière à analyser.

 

 

Nous entamons rassurés la descente vers le village, non sans qu’il ait au passage salué un magnifique tilleul, rituel naturaliste oblige.

Nous profitons du trajet pour évoquer la situation locale tendue, entre éleveurs dans leur grande majorité hostiles, préfets complaisants, lieutenants de louveterie manipulateurs et pratiquant la politique du chiffre, et agents de l’ONF ou de l’OFB pris entre deux feux. Conséquence de la déclassification du loup de « strictement protégé » à « protégé », il n’a plus besoin d’être pris sur le fait pour être abattu. Autrement dit les loups visés ne seront pas forcément ceux qui ont causé des dommages sur des troupeaux. Du flagrant délit au délit de sale gueule…

Jean-Michel est d’ailleurs résolument contre ces « tirs de prélèvement », totalement inutiles selon lui (sauf pour les individus reconnus comme particulièrement téméraires). Tuer un adulte, c’est supprimer son historique et sa connaissance des territoires, c’est priver ses petits louveteaux d’une culture de la chasse qui leur aurait permis d’être autonomes et centrés sur des proies sauvages. C’est aussi permettre à un jeune « loubard » - comme il les surnomme affectueusement - solitaire et ignorant de venir s’installer à la place du loup abattu, et ainsi enclencher un nouveau cycle d’attaques contre les troupeaux.

Il reste du chemin à parcourir pour convaincre tout ce petit monde de l’extrême intelligence et capacité d’adaptation du loup, capable de vivre en symbiose avec le monde du pastoralisme si tant est qu’on veuille bien lui laisser un peu de place.

Nombre de réunions publiques auxquelles il a participé lui ont été hostiles, voire physiquement menaçantes. Mais il garde la tête haute et la volonté chevillée au corps.

Fort heureusement pour lui, Jean-Michel trouve un certain réconfort, voire de l’optimisme, dans l’accueil digne d’une rock-star que les enfants lui réservent. 400 000 scolaires ont ainsi vu « La vallée des loups » dans le cadre d’un programme validé par l’Education Nationale », et voient depuis le loup d’un œil différent.

L’arrivée au domicile interrompt cet état des lieux somme toute peu réjouissant à court terme.

Nous trouvons du réconfort autour d’un verre de génépi à la couleur fluo obtenu grâce à une variété originale trouvée près de la cabane, la fameuse, trop loin (4 heures de marche) pour que j’ai le privilège de la découvrir, mais qui sera très présente dans le prochain opus bientôt en cours de tournage (voir par ailleurs dans l'appel à soutien)

Cabane qui fait d’ailleurs l’objet d’un véritable culte, graal de randonneurs – filmés sans le savoir – exultant à la vue de l’endroit enfin trouvé.

Le breuvage ingurgité (45° tout de même), nous ouvrons le contenu de la carte mémoire

Jean-Michel ne parvient pas à déterminer sur les images si le mâle abattu récemment dans le secteur est un dominant ou un subadulte, d’autres images plus nettes ou de jour étant nécessaires pour statuer.

Il est maintenant temps pour moi de quitter mon hôte, non sans l’avoir au préalable questionné sur son avenir plus ou moins proche.

Son nouveau film « Les murmures du vivant » (à horizon 2027 si les planètes s’alignent), dont le loup ne sera pas le sujet principal, sera filmé à proximité de la cabane et impliquera d’autres personnes, naturalistes, ou pas…

Le projet fait d’ailleurs appel au financement participatif qui avait été déterminant pour donner vie aux précédents films.

Le beau et nécessaire combat de Jean-Michel, ou devrions-nous parler d’engagement, continue…

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