La souffrance animale à l’épreuve de l’insensibilité humaine

Est-il bien raisonnable de faire souffrir un animal ? De lui infliger des sévices pour des expérimentations, ou par jeu comme ne s’en privent pas certains atrophiés du bulbe ?

En voilà une question fondamentale. Encore eût-il fallu que démonstration fût faite que les animaux souffrent. Et si c’était le cas, sont-ils tous susceptibles de souffrir, ou seulement certains ? Des animaux que nous jugeons particulièrement laids ou répugnants car trop différents souffrent-ils à leurs heures, ou seulement les vertébrés supérieurs proches de nous ?

Et quand bien même, est-ce de la souffrance telle que nous l’entendons ? Aucune bestiole ne voulant se confier au micro de notre reporter de l’Echo des Terriers, il va falloir ruser pour sonder l’âme de nos colocataires à plumes, peaux, poils et écailles (quoi d’autre ?).

Mobilisons les connaissances des docteurs vétérinaires dans un premier temps et pour le présent Echo des Terriers (sachant chers lecteurs naturalistes qu’il nous a été rapporté que la plupart d’entre vous ont du mal à se concentrer plus de trois pages). Nous irons consulter des docteurs en droit dans un second temps pour connaitre les textes et éventuelles sanctions. Nous vous en rendrons compte dans le numéro de l’Echo des Terriers à paraitre la semaine prochaine ; à condition bien sûr qu’il apparaisse à l’issue de la présente enquête que les animaux ont autant sinon plus de sensibilité que les présidents de la FNC et de la FNSEA bien sûr.

Nous compatissons lorsque quelqu’un de notre entourage souffre, mais nous sommes bien loin d’endurer les mêmes affres. En réalité « compatir » (prendre part à la souffrance d’autrui) est un faux-ami.  La souffrance ne se partage pas, elle est individuelle et subjective. Il n’y a pas plus égoïste que quelqu’un qui souffre. Sans quoi il délèguerait sans se faire prier…

S’il est difficile d’appréhender la douleur de nos sœurs et frères humains, ça semble quasi impossible pour les animaux. Ne sont-ils que des objets incapables de ressentir des émotions comme le pensait Descartes ? : « Toutes les choses qu’on peut faire aux chiens, aux chevaux et aux singes, ne sont que des mouvements de leur crainte, de leur espérance, ou de leur joie, en sorte qu’ils les peuvent faire sans aucune pensée. » (Lettre à Newcastle, Descartes 23 novembre 1646). De ce point de vue, les animaux ne feraient que répondre « bêtement » à des stimuli selon le concept de nociception (1).

Pas de bras pas de chocolat, pas d’âme pas de pensée, pas de pensée pas de souffrance.

Acceptons le biais de l’anthropomorphisme auquel nous n’avons aucune chance d’échapper dès lors que nous essayons de comprendre ce que peuvent ressentir les bêtes. Nous sommes les sujets de nos propres pensées et ne pouvons y échapper (sauf ceux qui s’adonnent à l’ayahuasca, mais ceci ne nous regarde pas). Nous ne pouvons entrevoir le ressenti des animaux meurtris qu’à travers nos propres expériences et notre regard d’humain. Impossible de s’en détacher ; il va falloir faire avec en gardant à l’esprit cette subjectivité qui nous colle aux chaussures comme un vieux Malabar (celui avec les décalcomanies).

En avoir conscience est déjà un grand pas vers l’objectivité.

N’importe quel animal sain de corps et peut-être d’esprit enlèvera sa patte à l’approche du feu. Le masochisme est bel et bien une spécificité humaine. Les espèces qui nous entourent aujourd’hui ont traversé des millénaires d’évolution en évitant de se laisser détruire. Du reste le système nerveux n’a-t-il pas entre autres comme finalité de ne pas nous laisser détruire sans réagir ?  La douleur aiguë est un système d’alarme qui nous protège. Vive la douleur ! Encore, encore…

Des grenouilles victimes du sadisme du genre humain, et plutôt masculin reconnaissons-le, témoignent d’un système double : le réflexe immédiat en cas de plongée dans l’eau bouillante, mais progressif en cas de montée en température.

Expérience que l’humanité est en train de s’appliquer à elle-même avec le dérèglement climatique, d’où des réactions beaucoup trop lentes et timides. D’autant que nous ne pourrons pas nous échapper du bocal Terre contrairement à ce que semblent penser certains déconnectés au volant de ce genre de voiture…

Les animaux souffrent-ils comme nous mais sans pouvoir l’exprimer oralement, ou dans un état intermédiaire ? Souffrir, souffrir… il va falloir tel le dentiste avec sa roulette sur un nerf à vif, faire attention aux mots que nous utilisons.

La douleur est directement liée au corps que nous occupons. En tous cas tant qu’il est vivant, donc à vif.  La souffrance, c’est encore autre chose : certes elle peut être liée à la douleur physique, mais elle peut être morale aussi. Reste, comme un troisième cercle concentrique, la tristesse. Simplifions un peu : je souffre parce que j’ai conscience de ma douleur, et pour finir ça me rend triste.

Nociception (mécanique) -> Douleur (conceptualisée) -> Souffrance (projetée).

Nous venions d’inventer la formule « Je souffre donc je suis » pour, en toute modestie, corriger Shakespeare, lorsqu’il nous fut rappelé que nous devons l’expression au philosophe Pascal Bruckner.

Les animaux sont sensibles aux dommages corporels qui les atteignent. Personne, sain de corps et d’esprit, ne peut en douter. Mais ont-ils accès à la souffrance et, pour cela, conscience de ce qu’ils sont et de ce qui leur arrive ?

Nous devons reconnaitre notre agnostisme s’agissant ou non de l’existence d’une « intériorité psychique » chez les animaux. Il n’empêche, notamment à la lumière des travaux sur les primates, que de nombreux éthologues n’excluent plus aujourd’hui non seulement la douleur mais la souffrance morale, la peine ou le chagrin chez certains animaux. Il ne leur manque que la parole ; c’est énorme et ça change tout. Faute de langage, c’est le comportement qui nous renseigne le mieux sur l’existence ou non de douleur voire de souffrance. Mais après tout n’en est-il pas de même avec les bébés, malades et vieillards privés d’expression orale ? A chaque espèce différente des comportements différents en réaction à la douleur.

Le degré de douleur, lié à un processus émotionnel, est sans doute proportionnel au degré de maturité du système nerveux. Il s’exprime différemment suivant les espèces. Par des retraits, sursauts, tachycardie, hypertension, cris et vocalisations…

La bonne santé physique et mentale définit le bien être humain et animal. La première peut être altérée par des blessures, la deuxième par du stress. Les mesures physiologiques (augmentation du rythme cardiaque, adrénaline, température corporelle, taux de sucre dans le sang…) sont faciles à mesurer, mais difficiles à corréler avec des émotions.

Le comportement vient compléter la boite à outils de l’observateur : lorsqu’un animal privilégie un aliment qui vise à soulager une douleur par exemple, comme ces poulets d’élevage boiteux qui apprennent à choisir de la nourriture contenant un anti-inflammatoire non stéroïdien (Carprofen), tandis que les oiseaux en bonne santé avec des pattes saines ne manifestent pas une telle préférence.

Comprenons-nous, une augmentation des corticostéroïdes (hormones du stress) est bien une émotion et non une simple excitation si l’animal est attiré ou qu’il fuit quelque chose. Il a la perception de quelque chose de positif ou de négatif pour lui-même. Et l’ego humanoïde dût-il en souffrir, de nombreux animaux ont conscience de leur propre existence, même s’il n’est pas prouvé qu’il la projette dans le temps, comme en témoignent de nombreuses expériences avec les primates, les corvidés, les psittacidés etc.

Un animal devant un miroir qui essaye d’enlever la tache de couleur que quelque scientifique désœuvré s’est amusé à lui peindre sur la tête a conscience de lui-même. Ce qui n’est pas certain concernant le rouge-gorge qui fonce bêtement dans le miroir posé dans le jardin ne se rendant même pas compte qu’il est face à lui-même. Mettons à part les chiens et chats dont on peut douter de la naturalité tant ils sont imprégnés de notre humanité.

Aussi incroyable que ça puisse paraitre, des animaux dépourvus de système nerveux central comme les unicellulaires peuvent manifester des réactions face à des stimuli nociceptifs. Sans aller jusque-là, les céphalopodes comme la pieuvre semblent pouvoir faire appel à des processus émotionnels, et donc éprouver de la douleur, comme les vertébrés.

Même les poissons semblent souffrir. C’est pourquoi des voix s’élèvent pour dénoncer la pêche de loisir accusée de blesser gratuitement les poissons. https://www.ifremer.fr/fr/ressources/la-douleur-et-la-souffrance-des-poissons-sont-elles-suffisamment-considerees-en

Conscients qu’ils ne pouvaient plus, comme leurs ainés, soigner les animaux comme on réparerait une chaise, des vétérinaires ont créé le réseau « CAP Douleur » pour mieux identifier et prendre en compte la douleur de leurs « patients » https://www.capdouleur.fr/  Interrogée par la LPO sur les effets du déterrage sur les blaireaux, son président Thierry Poitte a rendu une note détaillée sur le sujet, avec une conclusion qui ne souffre (vous l’avez ?) pas la discussion. Extraits :

« La complexification du système nerveux évolue parallèlement à la progression de la céphalisation, à la substitution de la corde neurale par la moelle épinière chez les Vertébrés et au développement d’un système nerveux central et périphérique… Chez les Vertébrés dits improprement inférieurs (Poissons, Batraciens, Reptiles) le traitement de l’information sensorielle occupe l’essentiel des fonctions du cerveau…. Assurément chez les Mammifères, la nociception (réflexes moteurs et autonomes + sensation + affect immédiat) est une étape pré-expérientielle de la douleur qui se construit en fonction de l’histoire de l’être vivant (vécu douloureux) et du contexte environnemental (situations de vie, relations sociales, émotions secondaires…)

La nociception devient douleur lorsque les mécanismes neuronaux diffus puis métamériques (ganglions) réunis par une corde neurale puis par une moelle épinière évoluant vers une céphalisation de plus en plus sophistiquée, sont complétés par les intégrations limbiques et corticales. Le siège de la modulation de l’information douloureuse se situe dans la corne dorsale de la moelle épinière. C’est la 1ère étape pour que la nociception devienne douleur, avant les intégrations supra-spinales limbiques (via les émotions) et corticales (via les sensations somesthésiques).

 Dès lors apparait chez tous les Mammifères, à des degrés différents, le concept d’intelligence émotionnelle décrite par le neuroscientifique Antonio Damasio dans son ouvrage l’Erreur de Descartes : l’activation du système limbique et du cortège « émotion mémoire adaptation et motivation » est un prérequis à la prise de décision rationnelle et donc intelligente. La douleur correspond donc à la modulation et à l’intégration de la nociception : il s’agit d’une perception fluctuante émotionnelle et cognitive universelle mais dont le ressenti est individuel. La douleur existe chez tous les mammifères et très probablement chez d’autres vertébrés et quelques céphalopodes ».

Et de conclure que « le blaireau victime de déterrage ressent de façon absolument certaine de la douleur au cours de l’opération… ».

Ce n’est pas parce que les animaux ne peuvent pas l’exprimer en paroles, le formaliser autrement que par les cris, la fuite, l’agressivité ou sur le plus long terme la prostration ou l’inactivité qu’ils ne souffrent pas.

Il fut un temps où même ceux qui ne cherchaient pas à contester la réalité de la souffrance animale s’asseyaient dessus. Tel le chercheur Claude Bernard qui écrivait : « Quant à moi, je pense qu’on a ce droit (de faire des expériences et des vivisections sur les animaux) de manière entière et absolue. Il serait bien étrange, en effet, qu’on reconnût que l’homme a le droit de se servir des animaux pour tous les usages de la vie, pour ses services domestiques, pour son alimentation, et qu’on lui défendît de s’en servir pour s’instruire dans une des sciences les plus utiles à l’humanité… Le physiologiste n’est pas un homme du monde, c’est un savant, c’est un homme qui est saisi et absorbé par une idée scientifique qu’il poursuit : il n’entend plus le cri des animaux, il ne voit plus le sang qui coule, il ne voit que son idée et n’aperçoit que des organismes qui lui cachent des problèmes qu’il veut découvrir. D’après ce qui précède, nous considérons comme oiseuses ou absurdes toutes discussions sur les vivisections ».

La réplique qui nous vient immédiatement est évidemment « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Heureusement les sciences ont beaucoup évolué depuis, ainsi que la connaissance et l’attention au vivant qui nous entoure. La plupart des chercheurs qui travaillent sur le sujet sont aujourd’hui convaincus que les animaux, à des degrés divers, éprouvent plaisirs et souffrances et jusqu’au deuil et à la compassion ; comme nous-mêmes.

A l’instar du pari de Pascal, ceux qui sont convaincus du contraire n’ont rien à perdre : le bien-être animal est bon pour nous. Non seulement il répond à une aspiration croissante légitime, mais des animaux en bonne santé avec de bons systèmes immunitaires sont un bienfait pour notre propre santé mentale et physique.

Et puisqu’il est quasi unanimement reconnu que les animaux souffrent, il va nous falloir la semaine prochaine examiner la condition animale à l’aune du droit européen et français.  « Après c’est une autre histoire… » comme disait Titus https://www.youtube.com/watch?v=ilLHh3AzrHE

(1) Nociception : mécanisme physiologique d’information et de réaction suscité par une atteinte portée à un organisme (Sherrington 1857-1952)