Ils avaient les mêmes origines Anglaises, et ont partagé pendant plusieurs décennies le même centre de recherche en Tanzanie pour y mener conjointement une étude scientifique au long cours sur des primates. Pendant que Jane Goodall vivait au contact des chimpanzés, le Docteur Anthony Collins passait son temps à observer la communauté voisine de babouins.
Sur le papier, il avait tout pour bénéficier de la même exposition médiatique que sa collègue. Mais sa discrétion, et à n’en pas douter la personnalité, moins attachante, de ses protégés, ont contribué à le laisser dans l’ombre paisible des forêts du lac Tanganyka, bienheureux mais maintenant orphelin de son amie.
Rencontre avec le docteur Anthony Collins, spécialiste mondial des babouins.
Si, comme la doctrine bouddhiste le prétend, tout être humain peut renaître en tant qu’animal, alors le docteur Anthony Collins prendra sans nul doute les traits d’un babouin dans une vie future.
Il leur a en effet dédié toute sa vie, professionnelle comme personnelle, depuis qu’une certaine Jane Goodall, rencontrée par l’entremise de leurs mères respectives en 1971, lui proposa de la rejoindre en Afrique afin de l’assister dans son étude sur le comportement des primates.
L’offre de stage ne portait cependant pas, comme il l’espérait, « sur l’étude des chimpanzés si mignons…
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…mais sur les babouins. Mon cerveau, persuadé que ces singes étaient dangereux et sournois, me disait ne pas y aller, mais ma bouche a bizarrement dit oui » se souvient-il aujourd’hui.
Quelques semaines plus tard il quittait son île natale pour découvrir le Gombe Stream Research Center, installé quelques années auparavant par Jane et son mari, photographe animalier de renom, sur les rives du lac Tanganyika au cœur du parc National Tanzanien de Gombe. À quelques minutes de pirogue de l’endroit précis où l’explorateur et médecin Anglais David Livingstone fut retrouvé par son compatriote Henry Stanley en 1871, rencontre rendue célèbre par le fameux « Dr Livingstone I presume ? »
Il y prit possession d’une des chambres de la maison en dur que le couple, après plusieurs années passées sous une fragile tente de brousse, venait tout juste de faire construire en bord de lac.
Au-delà de l’amélioration évidente en termes de confort, l’intérêt de cette construction était surtout de mettre leur jeune enfant à l’abri des chimpanzés, omnivores friands de viande de bébés babouins mais aussi plus rarement…humains.
Anthony n’en est jamais reparti, envouté par le cadre idyllique du lac aux eaux chaudes et limpides qui vient lécher des collines luxuriantes ayant la délicatesse de ne pas regorger d’animaux mortels, et intrigué par ces singes peu considérés et délaissés par la communauté scientifique.
La plus longue étude menée sur des animaux
Depuis plus de 50 ans, il consacre son quotidien à l’étude comportementale et scientifique d’une partie de la population de babouins – estimée à 2500 individus – qui partagent les vertes collines du parc national avec une centaine de chimpanzés et quelques colobes et autres vervets. Il codétient ainsi avec l’équipe de Jane le record de la plus longue étude comportementale et scientifique jamais menée sans discontinuer sur le terrain.
Alors qu’une équipe de plusieurs dizaines de rangers observe et protège en permanence les chimpanzés – du lever matinal jusqu’à la construction quotidienne et tardive du nid individuel, entre chien et loup – …
…le docteur Collins est quant à lui quasi seul pour étudier ses protégés sur le terrain.
Il avoue cependant que son travail est moins éprouvant. Quand les rangers s’usent à arpenter à longueur de journée les collines pentues et glissantes pour pister les chimpanzés en quête permanente de nourriture…
…Anthony laisse les babouins, moins farouches, venir à lui. Ceux-ci s’approprient volontiers les installations du centre, presque indifférents à la présence humaine.
Certains viennent même flâner sur la minuscule plage séparant sa maison du lac.
Une structure sociale rigide et hiérarchisée
« Préservé » physiquement, le docteur Collins a pu accomplir un travail remarquable par sa longévité : il observe actuellement la huitième génération descendante du premier couple rencontré à son arrivée (l’espérance de vie moyenne ne dépassant pas les 20 ans)
Sans jamais se départir de la rigueur scientifique indispensable qui l’oblige à ne pas s’attacher à un individu en particulier, il a collecté en un demi-siècle des milliers de données démographiques : naissances et décès, documentation des comportements, vie sociale des différents groupes (entrants / sortants), alimentation, allant même jusqu’à décrire les séances de toilettage mutuelles.
Il a par ailleurs mené des centaines d’analyses scientifiques et de nécropsies centrées principalement sur la propagation des maladies (transmises par l’homme, elles constituent la principale cause de mortalité), et publié des dizaines d’articles.
Données qu’il lui faut maintenant, s’il trouve le temps, synthétiser et classer avec le concours de sa femme Tanzanienne…avant de se lancer dans la rédaction d’un livre retraçant sa vie et compilant le fruit de ses travaux
Nous y découvrirons alors, parmi d’autres observations et découvertes, la complexité des structures sociales qui régissent la vie des babouins : très soudé, un groupe est constitué de femelles apparentées, de leurs petits, et de quelques mâles adultes reproducteurs venus de l’extérieur (les fils atteignant l’âge adulte quittent leur groupe pour ne pas se reproduire avec leurs parentes).
En temps normal, les filles restent à vie dans le groupe de leur mère et observent une hiérarchie de domination très stricte, proche de la notion de caste. Ainsi, celles qui sont nées dans une famille de « haut rang » conservent ce statut élevé toute leur vie. Elles jouissent alors de liens sociaux plus nombreux, et vivent généralement plus longtemps. A l’inverse celles qui sont nées dans des familles « moins nobles » sont destinées à souffrir davantage de la compétition et se reproduiront moins facilement.
Compétition qui devient féroce lorsque la nourriture vient occasionnellement à manquer sur le territoire : le taux de reproduction diminue alors, poussant les femelles à partir pour aller former un groupe séparé. Depuis les débuts du suivi, huit groupes différents ont ainsi prospéré dans le parc national.
Gardien du Temple
Il y évoquera sans nul doute également son amitié indéfectible avec Jane, sur laquelle il veillait lorsqu’elle revenait – de plus en plus rarement – se ressourcer dans ces lieux qui semblent figés au siècle dernier.
Mais sa fierté, dit-il, c’est d’avoir contribué par sa présence à la continuité de fonctionnement du centre de recherche,
dont il est devenu le farouche protecteur pendant que Jane sillonnait le monde pour sensibiliser les plus jeunes au fragile équilibre entre les hommes, les animaux et la nature (programme Roots and Shoots)
La nuit tombée, sur la terrasse du modeste logement qu’il occupe depuis le premier jour, cet homme chaleureux et d’une humilité rare nous a confié être optimiste quant à la survie de l’espèce.
« Les babouins ne sont pas capables comme les chimpanzés d’utiliser des outils ou de planifier, mais leur intelligence – il faut avoir vu un jeune babouin se jouer de la triple fermeture éclair de sa tente pour en être convaincu – , …
…l’organisation des groupes, leur solidarité sans faille et surtout l’opportunisme dont ils font preuve leur garantissent un avenir radieux ».
Il imagine d’ailleurs bien les babouins, débrouillards comme il aime à les définir et capables de s’adapter aux changements climatiques – aussi bien dans des régions forestières que dans des déserts – et à la perte de leur habitat, survivre à l’espèce humaine en cas de conflit majeur….
Sans doute pense t’il à ce moment précis aux trop fréquents affrontements, récents comme passés, dans ces pays riverains du lac : République Démocratique du Congo, Burundi, ou Rwanda tout proche, alimentant les nombreux camps de réfugiés présents dans la région.
Comme pour illustrer son propos, il pointe du doigt une embarcation vide qui vient probablement de décharger son lot de réfugiés du Burundi voisin.
Contraste saisissant entre les eaux calmes et limpides du lac et le tumulte des collines avoisinantes torturées par le bruit des armes depuis des décennies.
Note : durant ce reportage, j’ai eu l’immense privilège d’être reçu par Jane Goodall, lors d’un bref séjour à son domicile situé dans l’enceinte du siège de l’association à Kigoma.
Une heure hors du temps, durant laquelle la douceur, la bienveillance et l’engagement sans failles – sous une apparente fragilité – de cette dame extraordinaire m’auront marqué à jamais.
Elle devait nous quitter quelques mois plus tard…
Un grand merci à Galitt Kenan, Directrice Générale de l’entité Française du Jane Goodall Institute, pour m’avoir facilité l’accès à ce magnifique sanctuaire Tanzanien.
Pour aider : https://janegoodall.fr
Textes et photographies Philippe Guerlet






















