Personnalités à découvrir

TESTOT Laurent, universaliste planétaire!

Nous avons croisé Laurent Testot il y a deux ans lors d'un salon du livre à la Fondation Sommer. Et acheté son livre "Cataclysmes", histoire environnementale de l'Humanité : passionnant!

Et puis nous avions feuilleté des ouvrages ou des magazines où sa plume était présente  : "303 - Animal" entre autres

Puis le temps a passé; et un jour, re-feuilletant "Cataclysmes" pour rechercher une information, nous nous sommes dits : et si il nous racontait davantage sur ce qu'il est?

Contact, accueil bienveillant, interview... et voilà...le profil d'un universaliste

Votre Parcours ? Né en 1967, je suis journaliste depuis le début des années 1990. À partir de 2005, alors que je travaille au mensuel Sciences Humaines, je découvre l’histoire globale (voir le blog : ICI) : une méthode d’analyse de l’histoire à grande échelle, transdisciplinaire (on peut y recourir à l’économie, l’anthropologie, la démographie, la géographie, les sciences de l’environnement…), en mesure de produire des récits complets de grands processus tels que la mondialisation ou l’évolution des technologies. Avec l’historien économiste Philippe Norel, je lance le blog « Histoire globale » en 2010 afin de populariser cette approche, peu pratiquée en France. L’équipe s’enrichit de la présence du géohistorien Vincent Capdepuy en 2012. Le blog ralentit au décès de Philippe, en 2014. En 2015, je quitte Sciences Humaines pour initier diverses activités centrées autour de l’histoire globale : journaliste toujours, mais aussi guide-conférencier, formateur, et essayiste.

En 2017, je publie Cataclysmes. Une histoire environnementale de l’humanité, chez Payot. C’est une histoire des relations entre l’humanité et la planète depuis trois millions d’années, une synthèse des travaux d’histoire globale environnementale publiés aux États-Unis, rarement si ce n’est jamais traduits en français. Le livre reçoit le prix Léon de Rosen 2018 de l’Académie française, « destiné à récompenser l’ouvrage, roman, essai ou bande dessinée, qui aura le mieux contribué à la compréhension et à la diffusion des valeurs que recouvre la notion du respect de l’environnement ». Il est traduit en 2020 chez The University of Chicago Press, une maison d’édition référence en histoire globale.

J’ai depuis publié plusieurs ouvrages : La Nouvelle Histoire du Monde (Sciences Humaines Éditions, 2019), un manuel et atlas d’histoire mondiale ; Homo Canis (Payot, 2018), ou l’histoire du Monde racontée par les chiens. J’ai aussi dirigé ou codirigé une vingtaine d’ouvrages collectifs, en histoire, sciences des religions ou géopolitique, le plus connu étant Collapsus. Changer ou disparaître ? Le vrai bilan sur notre planète (avec Laurent Aillet, Albin Michel, 2020).

Vos actions en cours et à venir en quelques mots ?  Je travaille en ce moment sur l’Anthropocène, afin de diffuser cette notion issue des sciences dures auprès d’un large public, de la politiser et de pousser les spécialistes en sciences humaines à s’en emparer.

Quels sont vos maîtres à penser, vos références culturelles ? Un illustre inconnu en France : Alfred Crosby. Cet historien états-unien a su répondre à la question fondatrice de l’histoire globale (pourquoi l’Europe a-t-elle dominé le Monde au 19e siècle, imposant ses valeurs, notamment économiques, à toute l’humanité ?) en réinsérant l’histoire humaine dans l’évolution des biotopes tout en insistant sur les aléas qui ont présidé à cette trajectoire – l’histoire globale est souvent accusée, à tort, d’être déterministe, alors qu’elle l’est beaucoup moins que d’autres façons d’appréhender l’histoire. Crosby a démontré que les maladies apparues en Eurasie, suite à la cohabitation des humains et du bétail, avaient décimé les Amérindiens et permis la conquête des Amériques par les Hispaniques et les Britanniques, alors même que l’effondrement des populations autochtones reconfigurait la biosphère. Les notions qu’il a développées, « échange colombien » et « impérialisme écologique », sont fondamentales pour comprendre l’histoire de ces cinq derniers siècles.

Pourquoi cet intérêt pour le sauvage ? Quand on parle d’environnement, on reste trop souvent sur notre « shifting baseline », la sensation que le sauvage a toujours été dans l’état où on l’a trouvé quand on s’est intéressé à lui, et le constat angoissant qu’il se dégrade à vitesse grand V. L’histoire environnementale globale permet de nous situer dans le flot de la destruction anthropique, de comprendre les processus à l’œuvre sur le temps long, et qui sait un jour peut-être ?, d’inverser ce flot et de revenir à des états de la nature beaucoup plus complexes que tout ce que nous pouvons concevoir aujourd’hui sur la planète appauvrie où nous vivons. Entendons-nous bien : on ne recréera pas les écosystèmes que l’on a annihilés. Mais avec ces connaissances, on sera en mesure de mieux accompagner (ou laisser faire) l’émergence de nouveaux biotopes, et réensauvager le Monde.

Si vous étiez un animal sauvage (un ou deux), le(s)quels? J’apprécierais d’être une espèce clé de voûte, un organisme pas forcément visible, mais dont l’existence est vitale pour un écosystème, au point que sa disparition entraîne l’effondrement du biotope. Ou encore, un éléphant. C’est l’animal le plus fascinant que je connaisse.

La ou les deux plus belles rencontres de vie/faune sauvage? Une balade au Canada, Colombie-Britannique, ma compagne ressent quelque chose, se retourne, me saisit le bras : derrière nous, un ours noir traversait en douceur le chemin, à moins de dix mètres. Cet aspect de surprise que l’on éprouve toujours quand un animal sauvage se dévoile, et que l’appareil photo est (forcément) coincé au fond du sac. Et des gens croisés en Afrique, chasseurs devenus gardes de parcs naturels, pour leur capacité à deviner où se cache le léopard ou le loup d’Éthiopie.

Votre/vos lieux de nature préféré ? Aujourd’hui, les Alpes, en vallée de l’Oisans.

Le lieu mythique où vous rêvez d’aller ? J’ai eu la chance d’y aller, je citerai un tiercé : l’île de Pâques, pour sa fausse ambiance de fin du monde ; la Patagonie, entre autres pour une grotte ayant abrité les derniers paresseux géants ;

la Syrie d’avant la guerre, avec un souvenir ému de Palmyre déserte sous la Lune. Pour des ambiances, des évocations historiques, et la facilité avec laquelle on peut lire, avec un peu d’attention, l’érosion historique de la biodiversité en ces lieux. Pour la France, un site sans pareil : le château de Maulnes. C’est la seule tour pentagonale jamais contruite sur la planète, une véritable utopie en acte qui témoigne de ce qu’au cœur de la barbarie, l’impossible reste envisageable – l’édifice a été construit dans des circonstances rocambolesques, au cœur des guerres de religion, il tient toujours debout.

L’œuvre qui vous semble symboliser le mieux votre parcours ?  Peut-être Frankenstein, de Mary Shelley. Parce que ce livre permet d’explorer nombre de facette de l’être humain et de la Modernité. Et en général des ouvrages de science-fiction, qui me semblent dire plus sur notre présent que des essais.

Quel matériel et quelles techniques utilisez-vous pour rencontrer la vie sauvage ? Je randonne beaucoup, et je laisse les rencontres faunistiques surgir au hasard.

Un conseil au débutant dans votre activité ?  Je peux conseiller en édition, ou en journalisme, certainement pas en observation nature. Pour vivre de sa plume et de ses conférences, être à la fois tenace et bienveillant, se constituer des réseaux, et avoir un plan B pour ne pas crier famine. Ces activités sont précaires, mais elles peuvent laisser une grande liberté.

Un animal disparu revient, lequel ? Pourquoi ? Et un animal fantastique à imaginer ? Le mammouth. Ou plutôt, un animal qui sera au mammouth ce que l’aurochs de Hecks est à feu l’aurochs , une copie

Aurochs - Massimo Porcella

extérieurement crédible. Vu les capitaux mobilisés, je pense que des instituts vont créer dans les décennies à venir, un hybride d’éléphant d’Asie avec quelques gènes de mammouth commandant la pilosité et la croissance des défenses.

C’est un projet monstrueux, digne de Frankenstein. Et pourtant formidablement intéressant, dans ses enjeux symboliques, éthologiques, génétiques et climatiques. Un animal fantastique ? Le même faux-mammouth, la chimère par excellence.

Une urgence pour la vie / la faune sauvage ?  Réensauvager. Laisser la moitié de la planète avec un minimum d’intervention humaine, peuplée seulement de gens acceptant un mode de vie à faible impact, et pour l’essentiel de l’humanité vivre sur une autre moitié fortement artificialisée. C’est le projet half-Earth, du biologiste états-unien Edward O. Wilson. Parce que si nous ne le faisons pas, les écosystèmes s’effondreront, le climat s’emballera, et nous risquons fort de basculer vers un monde inhumain, avec des milliards de gens en situation de famine et un deux ou trois milliards de privilégiés qui se barricadent derrière de la haute technologie.

Une initiative prise ou à prendre en faveur de la faune sauvage, laquelle ? Cette myriade d’initiatives locales visant à sortir de l’agriculture intensive, à se passer progressivement de la  chimie agricole et des semences sous copyright, qui mènent à la décimation des milieux et au contrôle de la nourriture de l’humanité par quelques firmes. Donner du sens au métier de paysan, aider ceux qui le veulent à travailler la terre, renoncer à la folie mécanique, chimique, énergétique, qui nous fait bouffer du pétrole et stérilise les campagnes. Vingt ans durant j’ai vu mourir mon jardin, disparaître les crapauds, les chardonnerets et les scarabées. À relire Rachel Carson, son "Printemps silencieux", et pleurer.

Une association qui vous tient à cœur ? Réponse à deux mains. Une main pour aider : Terres de liens, pour son soutien à une agriculture paysanne éthique ; et une main pour la lutte : Générations futures, pour son expertise à dénoncer les turpitudes de l’agriculture industrielle.

Pour conclure, vous disparaissez ce soir, qu’aimeriez-vous laisser comme dernier message ? Mangez moins de viande. Un Français consomme en moyenne trois fois plus que ce qui serait raisonnable pour sa santé. Les élevages concentrationnaires sont éthiquement inadmissibles. Et près des trois quarts des surfaces agricoles en France sont consacrées à produire du fourrage pour ces élevages concentrationnaires. Ajoutez à cela la déforestation des tropiques, la dépendance de l’agriculture française au soja brésilien (pour faire rentrer des calories), au gaz russe (pour produire des engrais), et aux brevets états-uniens (pour les semences), et l’on comprend pourquoi manger moins de viande reste à ce jour le geste le plus efficace et le plus politiquement accessible pour réduire son empreinte environnementale tout en aidant son pays à réacquérir un minimum d’autonomie géopolitique.

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