Photographes animaliers

Tourneret Eric : l’homme qui murmure aux abeilles

Une rencontre à Marseille il y a deux ans à l'oasien d'un séminaire sur les abeilles initié par l'OFA, une discussion sur sa passion pour ce pollinisateur, son parcours photographique, ses projets d'expositions, ses livres...

Et puis le temps passe, et arrivent de nouveaux projets et...l'envie d'en savoir davantage.

Interview d'un maître de l'image! Et qui sait la trouver!

 

Principales publications françaises :

  • Le peuple des abeilles, Rustica, 2007

  • Cueilleurs de miel, Rustica, 2009, avec Sylla de Saint Pierre

  • Ma ruche en ville, guide d'apiculture urbaine, 2011, 96 pages, Éditions Agrément, avec Nicolas Géant.
  • Les Routes du miel, 2015, 356 pages, Hozhoni Editions, avec Sylla de Saint Pierre. Préface de Jean Claude Ameisen

INTERVIEW

Votre Parcours : ? Pendant des années, mon moteur a été le besoin de m’échapper d’une enfance avec un frère handicapé. J’avais besoin de vivre pour deux, de découvrir le monde, les êtres humains, les cultures et les lieux préservés de la folie du monde. Sortir de l’Histoire du monde qui ne raconte que violence et volonté de puissance pour vérifier par moi-même que les êtres humains ont en grande majorité des gens bienveillants. Que l’hospitalité, la curiosité et le partage d’expériences sont la source de notre humanité. Aujourd’hui à 56 ans, je peux dire que j’ai eu la chance de rencontrer des gens de valeurs qui m’ont transmis leurs connaissances, leurs sagesses… Mon premier reportage en 1989 en Côte d’Ivoire était sur les sorciers et guérisseurs. Depuis, j’écoute toujours la sagesse des chamans, des peuples premiers qui vivent toujours près de la nature.

   Au Congo

Vos actions en cours et à venir ? Aujourd’hui, j’ai un peu délaissé mon appareil photo pour la caméra. Je travaille sur un projet de film avec mes actrices préférées les abeilles. J’aime innover, chercher de nouvelles solutions techniques ou autres. Raconter une belle histoire avec un point de vue différent. Une histoire qui fait du bien qui apporte de la joie et de l’émerveillement. Oui, c’est vrai, j’ai envie de poésie car c’est ce que m’inspire mon observation de la vie, des saisons, des éléments et des animaux.

Quels sont vos maîtres à penser, vos références culturelles ? Peut-être juste une phrase que m’a dit un marabout africain à Marseille lorsque j’avais 20 ans. « Ne cherche pas à faire comme les autres, à rentrer dans le système. Tu n’y arriveras pas. Tu es un artiste et tu dois trouver ta propre voie ». Ou alors une autre rencontre avec un homme sage dans ma quête de connaissance de l’être humain : « tu veux apprendre, tiens voici la liste de cinquante ouvrages à lire pour mieux comprendre le monde des hommes ». Autrement, quand je regarde les abeilles voler en masse vers une ruche, leur coté intrépide me font penser à la chevauché des Walkyries de Wagner.

©palomavaleva.com

Pourquoi cet intérêt / cette attirance pour le sauvage? J’ai grandi à la campagne à côté d’un village sur un flanc de montagne près du lac d’Annecy. Mon enfance s’est passé à courir les bois, faire des barrages sur les ruisseaux avec les copains, construire des cabanes, aller chercher le lait frais à la ferme… pédaler à vélos sur des kilomètres ou chaparder des cerises au printemps. La grande liberté de la vie campagnarde. Puis le premier voyage à l’armée à Djibouti, le désert, les premières expéditions au lac Asal où près de la frontière éthiopienne. Être dans la nature est avoir l’impression d’être au matin du monde, que la vie pulse autour de vous et chante sa mélodie spontanée, douce et parfois sauvage.

- Si vous étiez un animal sauvage ? C’est un peu la question des animaux totems. Cela change souvent avec le temps. Un jaguar, c’est mon côté chasseur, mon lien avec l’Amazonie et les traditions de la forêt. Et autrement, un rapace car j’adore les observer voler autour de chez-moi. L’aigle est aussi le symbole du grand esprit dans la tradition amérindienne d’Amérique du Nord dont je suis proche depuis un voyage dans les réserves de Pine Ridge dans le Dakota du Sud dans les années 90. Un mois à partager la vie simple d’indiens traditionalistes après l’arrivée de l’hiver dans la grande plaine, cela marque. Un mois de bonheur à rigoler pour la moindre bêtise, à chanter autour d’un tambour, à suivre des chasses, à poser des collets…puis se retrouver dans une hutte à sudation ou la parole et les émotions se libèrent.

©sylvaincordier.com

La ou les deux plus belles rencontres de vie sauvage ? Une rencontre fort dangereuse avec les abeilles géantes dans le sud de l’Inde sur une falaise avec une cinquantaine de nid à la frontière du Karnataka et du Tamil Nadu. Nous étions baignés depuis des semaines dans ambiance particulière de bout du monde, dans une jungle dense digue de Kipling. On croisait des éléphants lors des marches d’approche, des ours rodaient autour du campement, un troupeau de bœufs sauvages Gayal déboulaient, les tigres restaient invisibles. Autour du feu se racontait l’histoire d’un bandit de grand chemin ou d’autres de la tribu Irulas, les hommes libres de la fôret.

Après lors d’une matinée à récolter le miel sur la falaise, en voulant changer de matériel sur ma corde à un mètre d’un nid d’abeilles géantes, ce fut l’attaque massive. Une bonne cinquantaine de piqures à travers ma combinaison avec l’impression que l’on me plante des aiguilles dans la plante des pieds. L’adrénaline me maintient, je redescends sur ma corde en dès que je pose le pied sur la terre presque ferme, cette chère adrénaline disparait de mon sang et je tombe au sol. J’ai pensé « C’est bête, je n’ai pas dit au revoir à ma maman ! ».

Votre/vos lieux de nature préféré ? Autour de chez moi en Ardèche ou je peux suivre les saisons, la nature qui s’éveille au printemps. Les chemins que je connais par cœur, les rivières sauvages, les chevreuils croisés à la tombée de la nuit, les renards craintifs et les insectes qui profitent de cette belle diversité. Mes ruches dans le jardin, les inspections régulières de mon rucher ou je me sens plein de vie à observer les abeilles se multiplier, se contracter. Chaque ruche à comme une personnalité propre, une vitalité. Certaines ne me produisent jamais de miel, ne sont pas particulièrement fortes mais traversent les années avec une pugnacité surprenante.

Le lieu mythique où vous rêvez d’aller ?  Je ne sais pas. J’aimerai retourner au Pakistan, au Népal mais aussi au Congo-Brazzaville avec les pygmées. Oui, mais peut-être aussi découvrir la République Démocratique du Congo et sa grande forêt. Ou encore partir les mains dans les poches pour 6 mois, un an en Amérique du Sud, la Colombie, l’Équateur, le Pérou, la Bolivie. Marcher sur le chemin des Incas, aller de village en village dans les Andes… Tout est mythe, c’est notre regard, notre attitude qui crée le mythe.

©thinglink.com

L’œuvre qui vous semble symboliser le mieux votre parcours ? J’ai plutôt envie de parler d’un roman qui m’inspire de l’écrivain chilien Luis Sepulveda « Le vieux qui lisait des romans d’amour ». Il se passe dans la forêt amazonienne, dans une ruralité rude mais salvatrice. Il parle de l’essentiel, de la rencontre avec un peuple indien, du sauvage. Du végétal omniprésent, de spiritualité. Un jaguar n’est pas loin, il rode et nous interpelle. Luis Sepulveda nous partage la peur de l’inconnu, du sauvage. Un brin de regard sur notre modernité. Notre séparation avec les éléments, le vent, la pluie, l’orage, l’animal, le végétal. Et un brin de folie, une rédemption possible.

Quel matériel et quelles techniques utilisez-vous pour rencontrer la vie sauvage ? Depuis des années, je travaille plutôt en Canon mais j’ai également travaillé avec des Olympus en micro 4/3 quand j’ai eu besoin de changer mon regard avec de nouvelles optiques. Les Leica M m’ont également apporté d’aller à l’essentiel : l’émotion. Il y a deux parties à mon travail autour des abeilles. Les reportages dans le monde dans des situations parfois embarrassantes où la rapidité est importante, la facilité est primordiale. Bref du matériel fiable, économe avec des batteries qui tiennent assez longtemps quand vous êtes sans électricité. Et l’autre partie est autour et dans la ruche. Un travail de lumière, des mises en scène, des repérages, des ambiances et parfois l’imprévu, l’instant magique. Le plus important est de bien connaitre son matériel, ces limites de jour comme de nuit et d’adapter la technique au sujet, à l’histoire qui se raconte.

Un conseil au débutant dans votre activité ? La curiosité sans dispersion. La pugnacité. Le travail, l’apprentissage constant et surtout faire des images, raconter des histoires avec des images et des mots, poursuivre ses rêves. Oser avoir peur, oser l’inconfort, partir à l’aventure. Mais également préparer l’aventure, connaitre le milieu naturel, la botanique, les espèces. Trouver des personnes ressources qui vous enseignent la patience, l’observation ou ce dont vous avez besoin. Tout ce que vous êtes, vos expériences intérieures, positives, négatives sont des ressources qui peuvent enrichir votre regard, votre pratique, votre vie. Nous sommes Nature, écoutons-nous !

Un animal disparu revient, lequel ? Un animal fantastique ? Les immenses troupeaux de bisons dans la grande plaine des USA. Car tout simplement cela voudrait dire que l’on laisse de la place sur la terre pour la vie sauvage.  Un animal qui parle une langue humaine et qui puisse ainsi raconter son point de vue sur ce que nos sociétés font au vivant.

©etsy.com

Une urgence pour la vie sauvage ? Arrêter l’utilisation massive et préventive, oui j’ai bien dit préventive de pesticides à grande échelle. Je ne suis pas contre la chimie mais pourquoi polluer toute la chaine du vivant ? Pourquoi détruire les équilibres fragiles des plantes, des sols et de tous les auxiliaires qui œuvrent à la vie sur terre ? D’autres façons de faire de l’agriculture est possible.  Les pesticides sont utiles en cas d’attaque de ravageurs mais pas de façon préventive.

Une initiative prise ou à prendre en faveur de la faune sauvage ? L’idée des réserves de biosphères mises en place par  l’Unesco en 1976.  L’idée me semble assez juste. Les réserves de biosphères inclus souvent plusieurs parcs nationaux. L’éducation, la sensibilisation, la recherche en font partie. Ce sont également des lieux ou les communautés humaines continue leurs vies avec une recherche de développement durable. Sur leur territoire, il y a une zone centrale, une zone tampon et une zone de transition. Ce que j’ai vue en Inde fonctionnait plutôt bien. Aujourd’hui, 5 % de la planète est dans des réserves de biosphères. 170 millions de personnes y vivent. Cette idée est intéressante car les gens vivent AVEC la nature et les animaux.  

Une association qui vous tient à cœur ? France Nature Environnement. Tout simplement car ils sont efficaces et ils ont aidé avec leurs juristes un ami apiculteur qui devait démontrer que les épandages aériens de pesticides sur les grandes cultures dans la région de Toulouse ne respectaient pas la réglementation. Les mairies n’étaient pas prévenues dans les délais légaux et cela pouvait mettre en danger les riverains.

- Pour conclure, vous disparaissez ce soir, qu’aimeriez-vous laisser comme dernier message ?

Souvent, nous pouvons être toxique pour nous-même et pour les autres. L’écologie est d’abord intérieure, alors aimons-nous un petit peu plus plutôt que de détruire la planète pour des biens de consommations dont nous n’avons pas besoin ! C’est un peu ce que j’essaye de mettre en pratique.

DISTINCTIONS

EXPOSITIONS ET PARUTIONS

  • Le Havre, Museum d’histoire naturelle, 2020
  • Constance Stadtgarten Konstanz19 "Das Genie der honigbienen", .
  • Marseille, Grilles du Palais de la Bourse, 2018

  • La Celle-Saint-Cloud, 2018
  • Genève, Les Berges du Vessey, "L'abeille, miroir de l'Homme ?, 2017
  • Bayonne, "Abeilles & Cie, 2017
  • Biot, Médiathèque de Biot "Les routes du Miel",
  • Frossay, Quai Vert, 2017
  • Constance, Bildungs Turm, 20162
  • Paris, Grilles du Jardin du Luxembourg, 2016
  • Roissy en France, 2015
  • Reims, Parc en Champagne, 2014
  • Genève, Palais des Nations de l'ONU, 2013
  • Neuchâtel, Jardin Botanique de Neuchâtel, 2013
  • Yangon Photo Festival 2012, Birmanie (inaugurée par Aung San Suu Kyir .
  • Chaumont sur Loire, Jardins de Chaumont sur Loire "La prairie des abeilles, 2011
  • Paris, Louis Vuitton Malletier, siège social, 2011
  • Le Havre, Muséum d’Histoire Naturelle, 2010
  • La Gacilly, Festival Photo Peuples et Nature de La Gacilly, 2009
  • Paris, Orangerie du Sénat, jardin du Luxembourg, 2006

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