Idées reçues : le grand cormoran menace-t’il la pisciculture et la pêche en France?

Durant plus d’un siècle, les persécutions menées par l’homme contre le grand cormoran ont mené cette espèce au bord de l’extinction. Si en Chine, au Japon ou au Vietnam, une méthode de pêche traditionnelle utilise des cormorans dressés pour pêcher en eau douce, en Europe, les relations sont plus conflictuelles. Des pisciculteurs accusent l’oiseau de vider rivières et étangs. Qu’en est-il réellement ?

LE GRAND CORMORAN FAIT-IL CONCURRENCE AUX PÊCHEURS ?

L’impact de la prédation du grand cormoran est souvent difficile à mesurer, en l’absence d’étude précise, car on ne connaît pas toujours les densités de poissons.

En outre la mortalité des poissons a d’autres causes que la prédation exercée par les cormorans. Sur les piscicultures d’étangs, la prédation varie beaucoup d’un site à l’autre, mais elle peut localement avoir un impact économique important, d’autant que cette activité est peu rentable.

En revanche, en milieu naturel, le grand cormoran joue son rôle de prédateur opportuniste et ne met pas la faune piscicole en danger.

COMMENT PROTÉGER LES PISCICULTURES DU GRAND CORMORAN ?

Les piscicultures sont des milieux artificialisés où les densités de poissons peuvent être beaucoup plus élevées que dans les milieux naturels : pour le grand cormoran, elles représentent donc un garde-manger à ciel ouvert, extrêmement attractif.

Néanmoins, les grandes piscicultures intensives ont les moyens de se protéger et considèrent généralement que les pertes dues au cormoran sont négligeables.

Lorsque les dégâts sont importants, les pisciculteurs peuvent utiliser différents moyens de protection :

  • filets ou fils tendus sur la surface du plan d’eau ;,
  • installation de refuges et de végétation où les poissons peuvent s’abriter ;
  • suppression des perchoirs à proximité, effarouchement visuel ou acoustique ;
  • aménagement du calendrier piscicole (dates de vidange et d’empoissonnement).

Le choix et la combinaison des mesures les plus efficaces dépendront de la configuration du site.

LES DESTRUCTIONS DE GRANDS CORMORANS SONT-ELLES EFFICACES ?

Depuis 1992, le statut du grand cormoran a changé et la destruction de la sous-espèce continentale est devenue possible par dérogation, pour prévenir des dommages importants aux piscicultures en étang.

Un plafond du nombre d’oiseaux pouvant être détruits par tir est fixé annuellement pour chaque département, en fonction du nombre d’oiseaux recensés et de la présence d’étangs piscicoles. Ces tirs sont effectués par les exploitants ou par des chasseurs autorisés.

Le bilan est mitigé : localement, ces tirs peuvent réduire la pression de prédation sur l’étang concerné, mais ils ont aussi pour effet de disperser les oiseaux, qui vont coloniser de nouvelles zones. En revanche, ils ont peu d’effet sur le nombre de grands cormorans présents en France, qui dépend surtout de l’abondance des ressources alimentaires. Les effectifs d’oiseaux hivernants se sont stabilisés de manière naturelle après la forte augmentation des années 80-90, au fur et à mesure que leur exploitation des milieux favorables est arrivée à saturation.

QUEL RÔLE JOUE LE GRAND CORMORAN DANS LES MILIEUX NATURELS ?

Le retour ou le rétablissement d’espèces sauvages piscivores comme le héron, la loutre ou le grand cormoran, s’il est une excellente nouvelle pour notre patrimoine naturel, n’est pas toujours bien accepté par le monde de la pêche. Avant d’accuser ces animaux de consommer trop de poissons, ne faudrait-il pas envisager d’autres facteurs ?

L’eutrophisation des eaux, les pollutions industrielles et domestiques (dont les micro-plastiques), les pesticides, l’artificialisation des cours d’eau, la destruction des zones humides, le réchauffement climatique ou encore l’introduction d’espèces exotiques ont des impacts dévastateurs sur la qualité des milieux aquatiques.

D’ailleurs, c’est cette eutrophisation générale des eaux européennes, due aux effluents agricoles, qui a conduit à l’accroissement des poissons blancs, fournissant ainsi une nourriture abondante au grand cormoran.

En jouant son rôle naturel de prédateur, le cormoran diminue la surexploitation du zooplancton, ce qui réduit à son tour le phytoplancton et peut contribuer à une meilleure oxygénation des eaux. Loin d’être une menace, son retour apporte des bénéfices aux milieux naturels.

MIEUX CONNAÎTRE LE GRAND CORMORAN

Au sein de l’espèce grand cormoran, il existe plusieurs sous-espèces. La France en accueille deux : l’une continentale (Phalacrocorax carbo sinensis), qui fréquente les plans d’eau et rivières aussi bien que les côtes, et l’autre marine (Phalacrocorax carbo carbo), qui se cantonne au littoral. Il ne faut pas confondre le grand cormoran avec une espèce très proche, le cormoran huppé (Gulosus aristotelis), de plus petite taille, qui est strictement limité aux côtes rocheuses et aux îlots en bord de mer.

Un consommateur de poisson opportuniste

Le grand cormoran est un piscivore opportuniste : il se nourrit essentiellement de poissons vivants, qu’il pêche en plongeant depuis la surface. Il n’est pas spécialisé sur un type de proies en particulier : il pêche ou capture les espèces les plus facilement accessibles dans le milieu où il se trouve.

C’est pourquoi il consomme très souvent des poissons comme les cyprinidés (brème, carpe, gardon, ablette…) et percidés (perche, sandre), des espèces qui ont été favorisées par l’eutrophisation des eaux continentales. Il consomme également des espèces introduites (perche soleil, poisson-chat…). La plupart des proies sont de petite taille (une dizaine de centimètres) et l’oiseau les avale sous l’eau, mais lorsque la proie est plus grosse, il remonte à la surface pour l’avaler plus commodément, ce qui donne la fausse impression aux observateurs que le cormoran ne se nourrit que de gros poissons.

Un oiseau qui a failli disparaître

Durant plus d’un siècle, les persécutions menées par l’homme contre le grand cormoran ont mené cette espèce au bord de l’extinction. A la fin des années 1970, il ne restait plus que 5 300 couples dans une dizaine de colonies situées en Europe du Nord.

En 1975, pour stopper ce déclin, la France a classé le grand cormoran comme espèce protégée, puis en 1979 la protection de l’espèce a été instaurée dans toute l’Europe. Cette protection a permis au grand cormoran de connaître une forte croissance démographique au Pays-Bas et au Danemark. Puis, ces pays étant peu propices à l’hivernage, l’expansion géographique de ces populations s’est généralisée à l’échelle européenne. La multiplication des plans d’eau artificiels et l’augmentation de certaines populations de poissons ont fourni à l’espèce de nouveaux sites pour se nourrir et se reproduire.

La France est ainsi devenue le pays le plus important pour l’hivernage du grand cormoran : le recensement de janvier 2021 a comptabilisé un peu plus de 115 000 individus.

Source FNE