L’Echo des terriers : Appel de la forêt, drôle de brame

Une excitation peu ordinaire gagne les rangs des naturalistes chaque année à la même période, toujours au mois de septembre. Ils sont tout émoussés et tous émoussés (un peu de grammaire ne peut que vous faire du bien). « Tu vas où toi cette année ? ». « J’hésite entre Lente et Tronçais ». « Arrête, tu m’excites ! »

Alors, bien sûr, les non-initiés ne peuvent pas comprendre. S’agit-il d’îles paradisiaques, de pays exotiques, du nom de grands magasins à l’ouverture des soldes ? Pas du tout, nada, not at all ; Lente et Tronçais sont des forêts, la première dans le Vercors https://www.onf.fr/vivre-la-foret/foret-domaniale-pres-de-chez-moi/%2B/1a7e::foret-domaniale-de-lente.html , la deuxième dans l’Allier https://www.allier-auvergne-tourisme.com/nature/espaces-naturels/la-foret-de-troncais-222-1.html

Tels des pèlerins (les randonneurs pas les faucons, c’est un handicap d’avoir des naturalistes comme lecteurs…), ces passionnés convergent vers ces hautes futaies qui offrent enfin leurs couleurs automnales aux yeux des promeneurs émerveillés par tant de beauté. Pour y ramasser des champignons peut-être ? Mais non. Pour y faire quoi alors nous direz-vous ? Pour y voir ou y entendre quoi ? Ceci : https://www.salamandre.org/article/ecouter-le-brame-du-cerf/

Eh oui, ce sont les cerfs qui brâment à tue-tête pour défier leurs concurrents tout en séduisant les biches. Celui qui n’a pas entendu le brâme du cerf ne peut pas comprendre l’émotion que suscite ce son guttural autant que puissant au fond des bois. L’instrument qui s’en rapproche le plus est peut-être le contrebasson. Ici un joueur de contrebasson qui ne sait pas distinguer un ours en peluche d’un cerf en vrai https://www.youtube.com/watch?v=Aan5-w-FP34

Bref des centaines de naturalistes répondent à cet appel vibrant pour écouter ce concert incroyable, ou mieux encore approcher et entrevoir un dix-cors désinhibé. Car, tout occupés à faire les malins, ces grands dadais se laissent approcher au plus près. Ce qui permet aux chasseurs de les tirer à bout portant entre les deux yeux, qui plus est quand c’est dans des enclos prévus à cet effet. https://www.larep.fr/ingrannes-45450/actualites/au-moins-deux-grands-cerfs-tues-en-foret-d-orleans-pendant-la-periode-du-brame-est-ce-autorise_14761087/

La place de brâme où s’affrontent ces chevaliers aux bois est une clairière dans laquelle on assiste à des joutes impressionnantes. Des naturalistes plus entreprenants, voire un tantinet inconscients, trouvent malin d’aller bivouaquer sur une place de brâme pour voir les cerfs de plus près. Et certains les voient de tellement près qu’ils se font piétiner, creusant bêtement le trou de la Sécu. Dormir dans son sac de couchage sur une place de brâme équivaut à s’allonger sur la piste de l’hippodrome de Longchamps un jour de course https://www.youtube.com/watch?v=Rq-V_Q1flZQ. Les plus radicaux d’entre vous pensent tout de suite à une forme de sélection naturelle. Nous les laissons à leur jugement aussi radical que peu généreux.

Mais voici plutôt la véritable et émouvante histoire d’une épopée dans le Vercors, en forêt de Lente, pour écouter le brâme du cerf.

Nous étions deux dans la deudeuche Charleston https://www.youtube.com/watch?v=xVGuH3HP28A. L’histoire est tout de suite datée. Dans une grande ligne droite de cette région de l’Isère bien nommée, les terres froides https://fr.wikipedia.org/wiki/Terres_froides, l’aile droite de la 2 cv lancée à vive allure -c’est-à-dire 80 Km/h environ- rencontra un faisan qui traversait en dehors des passages cloutés. C’est le faisan qui gagna. Une fois l’aile raccrochée avec de la ficelle, celle de la 2 cv pas du faisan, vous êtes de plus en plus dissipés, nous reprenions notre quête vers les bois ensauvagés du Vercors plongés dans le brouillard, comme il n’est pas rare à cette saison. Et à d’autres saisons aussi si les isérois veulent bien être honnêtes.

Le soir même nous nous habillâmes et nous chaussâmes chaudement. Pénétrant dans les bois touffus, nous nous rendîmes compte que nous avions oublié la corne de brume qui nous sert habituellement à amplifier nos cris pour provoquer et donc attirer les cerfs.

NB : il y a aussi l’urine de cerf mais c’est moins élégant et nous refusons d’acheter des produits sur les sites de chasse https://www.espace-chasse.fr/index.php?id_product=1526&rewrite=attractif-cerf-a-base-d-urine-100-ml&controller=product

Premier signe d’un affût qui allait mal tourner, nous trouvâmes une bouteille plastique dans la forêt : nous en découpâmes le fond pour nous en servir de porte-voix. Et nous voici partis, d’abord debout, jusqu’à ce que nous entendions un brâme très net sur notre droite. Nous brâmions, et la réponse ne se faisait pas attendre. Au bout d’une heure de progression, nous avancions courbés comme deux vieillards. Après deux heures, nous étions tellement proches que nous ne progressions plus qu’en rampant parmi dans les fourrés, les genoux endoloris et le dos cassé. Il était là, tellement proche que l’inquiétude commençait à nous gagner. Seul le battement de nos cœurs résonnant dans nos oreilles remplissait le vide entre deux brâmes tonitruants. Nous brâmions, il brâmait. La rencontre était inévitable, le combat aussi…

Levant lentement la tête au-dessus d’un jeune sorbier, la vérité nous sauta au visage : nous avions, à moins de trente mètres face à nous… trois naturalistes qui brâmaient comme des ânes depuis 2h30 !

Nous nous cachâmes, honteux, et rebroussâmes chemin discrètement jurant, mais un peu tard, qu’on ne nous y prendrait plus.

Amis naturalistes, que cette histoire véridique vous serve d’avertissement (Référence à la chanson « Henrik » de Graeme Allwright pour les moins cultivés).  L’histoire ne dit pas si les cerfs et les biches nous observaient depuis la colline voisine en se tordant les côtes de rire. Mais soyez certains amis lecteurs que lorsqu’il y aura plus de naturalistes que de cerfs dans nos forêts, il sera temps de penser à équiper ces derniers d’une paire de jumelles.

Photo

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